Hans Jost « le vieux » (ca1660-ca1715)

Berger sur les terres de la décapole


J’ai mis à jour l’existence de Hans Jost le vieux à l’été 2010, après avoir découvert le passage de Hans Jost le jeune à Haguenau. Après avoir épluché les registres de la paroisse Saint Georges de Haguenau qui assurait alors également le service des villages en périphérie de la Forêt Sainte, j’ai trouvé quelques actes sur cette génération antérieure de notre famille. La première mention de cette génération est l’acte de Mariage de Hans Jost et Aurélia Schifert qui fut dressé en 1686. Curieusement, le clerc qui a rédigé l’acte a enchaîné à la suite un second acte apparemment lié au précédent qu’il a ensuite entièrement barré, signifiant ainsi une erreur :

 

Paroisse Saint-Georges - 1686

“Montag den 28 Marzten haben hochzeit gehalten der ehrsame landt bescheidene Junge geselle Joannes Jost von Hofelten mit die ehrene landt tugendsame Jungfraue Aurelia Schifert des Daniels Schifert von Harthusen ehluhe Dochter testes Caspar Bachtel et Anna Maria Hofmannin.”

 

[La mention suivante est entièrement barrée]

« Item der ehrbare landt bescheidene Junge geselle Joannes Jost von Hardthusen des Michels Jost von Hardthusen… »

 

La traduction est la suivante:

« Lundi le 28 mars se sont mariés l’honorable et de fait décent jeune homme Hans Jost de Hochfelden avec l’honorable et vertueuse jeune fille Aurelia Schifert honorable fille de Daniel Schifert de Harthouse. Les témoins [sont] Caspar Bachtel et Anna Maria Hofmann. »

 

[mention barrée]

« De même l’honnête et de fait décent jeune homme Hans Jost de Harthouse [fils] de Michel Jost de Harthouse... »

 

Le clerc semble avoir cru un moment qu’il y aurait deux mariages, ou alors il avait oublié en commençant le second qu’il avait déjà écrit l’acte avant de se reprendre en barrant la mention du second acte. Ce second acte évoque étrangement le premier sauf que dans le premier Hans Jost vient de Hochfelden et dans le second il habite à Harthouse. Cette confusion est probablement due au fait que le mariage a été célébré dans la chapelle de Harthouse qui était servie périodiquement par un prêtre de la paroisse Saint-Georges de Haguenau. N’habitant pas sur place, ce dernier devait mal connaître les habitants du village et il aura donc mal compris la requête de mariage qu’on lui présentait. Toutefois la mention barrée est quand même un indice probant sur le fait que le père de Hans Jost s’appelait Michel.

 

 

1- Origine de Hans Jost

 

Hans Jost est donc manifestement originaire de Hochfelden. Comme il s’est marié en 1686 et qu’à l’époque les jeunes gens se mariaient vers 23-25 ans, il est fort à parier que Hans est né vers 1661-1663. Or, comme nous l’avons constaté dans les articles consacrés à la famille Jost de Hochfelden, à cette époque il n’y avait qu’un seul Jost qui habitait au village, Michel Jost le jeune. En tout cas c’est le seul qui apparait dans les registres. Cela nous donne donc un second indice allant dans le sens que Hans est bien le fils de Michel Jost le jeune. Ce dernier, nous l’avons vu, a épousé Madeleine Lamarch vers 1660. Hans serait donc le fils aîné, ou en tout cas, aîné par rapport à l’autre fils Antoine, plutôt né vers 1670.

 

Dans ce cas, si cette hypothèse est vérifiée, pourquoi Hans n’a-t-il pas repris l’exploitation paternelle ?

Comme nous le verrons par la suite Hans exercera le métier de berger dans les localités au sud de la forêt de Haguenau, position sociale somme toute plus basse que celle de Michel.

 

Explication possible : Nous avons vu que la situation familiale de la famille Jost de Hochfelden s’améliora surtout après la guerre de Hollande et plus précisément vers 1687-1692. A cette époque, Hans avait déjà quitté le village. Avant, les Jost étaient pauvres, plus proches d’ouvriers agricoles que de fermiers. D’autre part la guerre avait détruit les récoltes ce qui semblait prouver la supériorité de l’élevage sur l’agriculture. Les Heidmann qui étaient alors des exploitants aisés de Hochfelden ont aussi vu leurs fils se diriger vers le métier de berger qui devait présenter de belle perspectives étant donné le grand nombre de terres en friches. 

 

Dans l’état actuel de mes recherches, cette hypothèse est à mon avis la plus probante mais elle n’est pas la seule.[1]

 

 

2- Environnement économique et social au sortir de la guerre de Hollande

 

Après le mariage de Hans Jost nous trouvons deux autres actes attestant sa présence dans les environs :

 

11 mai 1690 – Naissance à Harthouse de Maria Catharina fille de Hans Jost « schäfer in Hardthusen » c'est-à-dire berger.

30 janvier 1695 – Naissance à Kaltenhouse de Maria Eva fille de Hans Jost et Odilia (au lieu d’Aurélia) « conjugum in Caltenhausen comorantium » (habitant à Kaltenhouse).

 

Il est à parier que durant cet intervalle de temps, Hans aura eu d’autres enfants, notamment Hans « le jeune » mais ses nombreux déplacements et la destruction de beaucoup d’archives de cette zone (notamment Batzendorf où il est signalé plus tard) ne permet pas de les identifier. Hans le jeune est sans doute né avant Catharina (vers 1688) ou juste après (vers 1692) car il aura un enfant dès 1716.

 

Que peut-ont dire sur le métier de Hans Jost à cette époque ? D’abord, toutes les archives attestent clairement qu’après la guerre de Hollande qui s’acheva peu après la destruction de Haguenau en 1678, le pays autour de la Zorn est à peu près complètement ruiné. Les paysans n’ont plus rien. Leurs récoltes ont été pillées, leurs bâtiments en partie détruits, leurs champs saccagés et leurs troupeaux saisis. A Haguenau aussi, en 1680, « la population est décimée, la vie économique paralysée, les finances sont dans un état désastreux, les dettes immenses. La misère est telle que l’on envisage d’abord le transfert des deux orgues, mais comme personne n’en veut à Strasbourg, il faut se résoudre à les garder et à descendre les quatre plus grosses cloches, mises en gage à l’arsenal de Strasbourg. »[2]

 

Ceux qui ont pu sauver quelque chose s’étaient réfugiés avec leurs biens dans une ville comme Strasbourg où avaient des relations parmi les officiers des troupes d’occupation. Au retour de la paix, c’était donc surtout les familles de notables qui étaient en mesure de faire redémarrer l’économie et embaucher du personnel. Il n’est donc pas étonnant que Hans Jost se tourna plutôt vers les bourgades dépendant de Haguenau plutôt que vers les villages ruinés de la Zorn.

 

A cette époque, la région du Kochersberg et la Zorn était séparée en deux zones bien distinctes : à l’ouest et au sud de Hochfelden c’étaient les terres seigneuriales, dominées par le comte de Hanau-Lichtenberg qui était l’un des principaux propriétaires. La réforme protestante avait été imposée sur ces régions au milieu du XVIe siècle. A l’est de Hochfelden et autour de Haguenau c’était les terres de la décapole dont les villages étaient à dominance catholique. L’étude des archives indique que les grandes bergeries spécialisées dans l’élevage ovin étaient plutôt localisées sur les terres seigneuriales. Le seigneur contrôlait d’ailleurs le droit de bergerie et nul ne pouvait créer une bergerie sans son accord. Il n’est donc pas étonnant que la confrérie des bergers de Basse-Alsace soit patronnée par les comtes de Lichtenberg et établie sur ses terres à Pfaffenhoffen où il y avait d’ailleurs un marché de la laine. Ainsi dans beaucoup de villages seigneuriaux on trouvait une bergerie seigneuriale donnée en général en fermage à un exploitant qui embauchait des bergers. Pour ces communes il y avait donc des bergers seigneuriaux et des bergers communaux qui gardaient le bétail des agriculteurs du village et les relations entre les deux n’étaient pas faciles. Les archives abondent de conflits entre bergers seigneuriaux et bergers communaux, notamment par rapport au droit de passage et de pâturage.

 

La famille Jost, quant à elle, semble avoir toujours été catholique et on ne trouve sa trace que dans les villages catholiques. Quant à Hans Jost le vieux il ne semble avoir habité que dans la zone allant de la Zorn (Hochfelden) à Haguenau. Sur les terres de la décapole, les bergeries semblent avoir été moins importantes. Les plus grandes étaient en bordure de la forêt entre les mains de riches bourgeois de Haguenau qui utilisaient les friches et les terres moins fertiles de cette zone pour faire paître leur bétail.  Certaines de ces bergeries faisaient partie de grandes fermes de polyculture dont le cheptel comprenait un bétail de bovins et ovins. Enfin, il y avait aussi les petits agriculteurs des villages qui tous avaient quelques têtes de bétail. Ceux-ci utilisaient un berger communal qui passait chaque jour emmener les bêtes de chacun au pâturage. Comme nous l’avons dit, dans les années 1680, cette dernière catégorie était très affaiblie et Hans Jost semble avoir travaillé exclusivement pour les grands domaines.

 

Une étude du plan cadastral de 1777[3] donne une bonne idée de l’importance de ces grands domaines autour de Haguenau. Celle-ci « fait apparaître une opposition fondamentale entre une foule de petites et même très petites parcelles, et un petit nombre de grandes parcelles-blocs correspondant aux grandes fermes de la périphérie.[ ] Les petites exploitations (<1ha, 57% du nombre d’exploitations total) sont en faire valoir direct [c'est-à-dire exploitée par le propriétaire]. Les grandes exploitations (plus de 8.4 ha [20 arpents], 5.5% du total) occupent plus de la moitié des surfaces et sont en général en faire valoir indirect [donnés en location à un fermier]. Il s’agit des « censes » appartenant à de riches familles bourgeoises (les Hoffmann possèdent 145ha) à des nobles (de Colomé ou de Cointoux), à des fondations religieuses, à la Fabrique de Saint-Georges ou à l’hôpital, qui est le principal propriétaire foncier à Haguenau.

 

Ces grand domaines situés en bordure de la forêt consacrent une petite part de leur activité à l’élevage dont le but est d’améliorer le rendement des terres pauvres : « La pauvreté des terres de Haguenau est presque légendaire : Les friches (la Hardt) y occupent un tiers des surfaces et la terre ne produit qu’à grand renfort de fumier, denrée rare et chère du fait de la faible importance de l’élevage. Il est d’ailleurs interdit de vendre du fumier hors du ban de Haguenau, sous peine d’amende. Et puisque la ville doit supporter la charge d’une garnison autant que ce soit une garnison de cavalerie, pour le fumier : c’est le point de vue défendu par le Magistrat tout au long du XVIIIe siècle. »[4]

 

 

3- Le domaine de Harthouse

 

Harthouse, est à l’origine un grand domaine agricole en bordure de la forêt de Haguenau. Mentionnée dès 1105, cette ferme domaniale ou plus précisément « cour franche » (sans impôt dîmer) appartenait alors à des vassaux de l’évêque de Strasbourg mais son origine est probablement bien plus ancienne. En effet, comme Schweighouse ou Mittelhausen, les lieux en « Hausen » viennent en général d’anciennes fermes romaines (villa), dont les noms ont été germanisés tardivement (après le VIIIe siècle).[5] Située sur les friches (Hardt) en bordure de la forêt, la grande ferme des friches serait donc devenue « Hardt- Hausen ».[6]  Grandidier fait état de plusieurs mentions de cette ferme au Moyen Age : en 1105 « marchia Harthusen » à la limite de la forêt, en 1158 « curtem Harthusen », en 1208 « grangia Harthusen », en 1201 « curia que Harthusen dicitur ». Le terme curia (Hof –ferme) est conservé jusqu’au XIVe siècle. En 1417, on utilise le terme allemand « der Hove [hof] zu Harthusen ». Grandidier en retrace aussi l’appartenance : en 1105, des vassaux laïcs de l’évêque de Strasbourg lèguent à des chanoines de la cathédrale 10 manses de terres à Harthouse. En 1133, le domaine passe à l’abbaye nouvellement créée de Neubourg qui le conserve jusqu’en 1526 date à laquelle, Rodolphe Metsch, abbé de Neubourg, vendit la cour et la chapelle de Harthausen, pour neuf cents florins, à l'hôpital de Haguenau. Celui-ci en conservera la possession jusqu’au XVIIIe siècle.

 

Comme souvent avec les fermes datant du haut Moyen Age (par exemple Hochfelden), avec le temps le domaine original se retrouve morcelé en fermes plus petites. A Harthouse, ce morcellement intervient très tard, au début du XVIIIe siècle (avant 1722). Il sera alors partagé en 5 métairies (ou cences). A l’époque qui nous intéresse, c'est-à-dire la fin du XVIIe siècle, le domaine était donc encore géré en un seul bloc. Dès l’origine (cad au moins depuis 1105), le domaine comprenait des terres agricoles, des vergers et des vignes en bordure de la forêt. La taille originale de 10 manses correspond environ à 100 hectares ! La ferme était établie près d’un étang asséché au XVIIIe siècle. Le document de 1105 mentionne aussi une « église » (mais probablement seulement une chapelle) dédiée à Sainte Marguerite. Par chance il existe un plan de 1696, montrant le domaine à cette époque en bordure sud de l’étang. L’étude détaillée d’Alfred Stengel[7] nous montre même l’évolution du village au cours des trois derniers siècles. On y voit notamment le développement du village au sud du domaine, le long de la route principale où se trouvaient autrefois les petites maisons de journaliers qui travaillaient pour la ferme.

 



Evolution de la ferme de
                Harthouse

Evolution du domaine de Harthouse




Lorsque l’hôpital de Haguenau acquit le domaine, son conseil d’administration nomma un receveur (cad un comptable en charge de la gestion du domaine) qui habitait à Harthouse. Il contrôlait deux exploitations distinctes : la ferme et la bergerie. Un registre datant de 1539 mentionne les comptes dressés par le receveur (« Schaffner » ) des hospices civils de Haguenau Euchaire Harst avec dépenses et recettes. La ferme était dirigée par un chef d’exploitation agricole rémunéré par l’hopital. Celui-ci recruta 11 domestiques pour mener à bonne fin les travaux d’une exploitation surtout céréalière.  Le berger nommé également par l’hôpital pour gérer la bergerie, devait veiller au soin du troupeau. Il recevait 1/3 du revenu du troupeau tandis que l’hôpital encaissait les 2/3. Il était autorisé à cultiver un lopain avec chanvre et un acre de betteraves. Le troupeau était important et comptait en 1540 déjà 520 têtes. Il devait diminuer par la suite. Initialement parqué dans la jachère du nord du domaine, pour la mettre en valeur, on s’aperçut rapidement que ces pâturages ne suffisaient plus. Il fallut donc mettre le troupeau en pacage dans d’autres communes situées le long de la Moder. On a retrouvé des comptes de sommes dépensées pour le pacage dans la vallée de la Moder. Les terres situées dans ces communes étaient assez morcelées (en moyenne 20 ares par parcelle). D’ailleurs ces mêmes comptes indiquent que la bergerie ne disposait que de quelques champs. Par contre la partie du domaine exploitée par la ferme formait un ensemble assez compact.[8] Dans ce contexte, le fermier et le berger du domaine sont des personnages manifestement plus importants (et plus opulents) qu’un simple fermier de village ou berger communal.

 

Vers 1670-73 l'hôpital confie la ferme de Harthausen à Ehrhard Stumpf de Wittersheim. Concernant la position de berger, les registres font état d’un certain Hans Kräbler, berger à Harthouse en 1674 et d’un Hans Bremer, berger à Harthouse qui décéda à l’hôpital de Haguenau en 1676. Kräbler et Bremer semblent donc avoir travaillé à Harthouse à la même époque. En 1676 il est aussi fait mention du décès à Haguenau, d’une certaine Anna-Maria, « fille du berger de Harthouse ». Cette période fut très difficile pour tous les habitants de la région. Stumpf lui-même ne fut pas épargné. Il perdit son fils Ehrhard en 1677 et sa femme en 1692.[9] Lui-même décéda le 29 mars 1704. A cette date il était toujours « rusticus in villa Harthausen » mais sa mort dut signifier le division du domaines en plusieurs censes car aucun autre fermier (« villicus ») n’est  mentionné dans les archives.

 

En dehors du domaine et de la chapelle, la population du hameau ne devait alors s’élever qu’à une demi-douzaine de familles car un siècle plus tard Grandidier compte « environ 15 familles catholiques qui sont de la paroisse de Saint-Georges. » Chauffour parle de douze feux. Ce dernier note que l’hôpital possédait aussi une autre ferme appelée Falckenhoff plus rapprochée de la ville.[10] Sinon dans les environs de Harthouse il y avait d’autres grandes fermes, notamment le Batzendorferhof à Batzendorf au sud du village, Birkwald à l’est près de Weitbruch et le Meyershof, au nord, ces deux derniers domaines appartenant à la paroisse St-George. Concernant le Meyershof qui possédait aussi une bergerie de longue date, il fut vendu au début du XVIIe siècle à la famille Mock (ou Mack ?) mais au XVIIIe siècle la propriété est de nouveau sous le contrôle de Saint-Georges.

 

Il est probable qu’Hans Jost obtint le poste de berger à Harthouse après son mariage grâce à son beau-père qui plus tard est mentionné comme marchand à Strasbourg. Il y resterait quelques années (moins de 10 ans.) En 1690 la famille Jost est donc établie à Harthouse où est baptisée Maria Catharina. Son parrain est « Caspar Bechtell stroschnider [strohschnitter] alhia » c'est-à-dire moissonneur en ce lieu et la marraine est Maria Catharina Meister. Le baptême a été célébré par le recteur de Saint-Georges. La marraine était probablement liée à la famille du pelletier Martin Meister (peut-être était-ce sa femme qui s’appelait aussi Maria Catharina). La famille Meister continuera d’apparaitre parmi les relations des Jost jusqu’à la génération suivante de Hans le jeune. On note d’ailleurs que Maria Catharina porte le prénom de sa marraine comme c’était parfois l’usage à l’époque. En tant que berger, Hans devait avoir des relations professionnelles avec les corps de métiers qui pouvaient acheter les produits de son troupeau c'est-à-dire la laine, le cuir et la viande. Le pelletier Meister (le pelletier est un artisan spécialisé dans le travail du cuir) était donc peut-être un client de la ferme de Harthouse. On note d’ailleurs qu’en 1694, Martin Meister choisit la marraine de son nouveau né Maria-Esther dans la famille Mack (il lui donne aussi son prénom) qui possédait peut-être encore à cette époque la ferme du Meyershof. Quand au moissonneur Bechtell il était probablement employé à la ferme gérée par les Stumpf.

 

 

4- le service religieux à Harthouse

 

Après avoir été dédiée à Sainte Marguerite, La chapelle de Harthouse est placée sous le patronage de St-Wendelin. Comme nous l’avons dit, le mariage de Hans Jost a très probablement eut lieu dans cette chapelle, comme aussi le baptême de Maria-Catharina. Celle-ci était desservie par un prêtre de Haguenau qui venait y célébrer les mariages et les enterrements. Peut-être y venait-il également y célébrer occasionnellement des messes mais le service régulier de la chapelle de Harthouse ne date que du siècle suivant comme l’indique les documents trouvés dans les archives. On trouve ainsi une ordonnance de l’évêque de Strasbourg datant de 1739 réglant les offices de Saint-Georges pour le chapitre et la paroisse:

 

« Le curé pourra de droit faire indistinctement toutes les fonctions paroissiales quand il le jugera à propos, et les cérémonies des fiançailles et célébrations des mariages lui seront spécialement réservées. II jouira seul des honoraires qui en reviendront, même lorsqu'elles seront faites par ses vicaires, à l'exception de celles faites à Kaltenhausen et Harthausen, comme il sera dit cy après.

Les deux vicaires seront alternativement chargés par semaine de desservir la paroisse, l'un dans l'intérieur de la ville de Haguenau, l'autre à Kaltenhausen. [ ].

Les vicaires auront toutes les offrandes et casuel de Kaltenhausen et Harthausen, à l'exception des droits de mariage qui appartiendront par moitié au Sr curé. »[11]

 

L’ordonnance mentionne les mariages célébrés à Harthouse mais un service régulier n’est requis que pour Kaltenhouse. Un service religieux régulier à Harthouse ne sera mis en place que vingt ans plus tard:

 

« Il y a à Haguenau un collège de jésuites, composé du père recteur, et de huit autres pères; ils enseignent jusqu'à la rhétorique inclusivement, et sont chargés des sermons et catéchismes à Saint-Georges les dimanches et fêtes de l'année. Le curé fait en outre des catéchismes pendant le carême. Il y a sur cette paroisse un couvent de conventuels de Saint-François, composé de douze pères, et un autre de capucins, comptant vingt-cinq religieux. Harthausen et Birkwald dépendent de Saint-George. [ ] Les ordonnances de l'évêque à la suite de sa visite [en 1759] prescrivent que […] les femmes, à l'église, soient séparées des hommes; [que le recteur] assure à Harthausen une messe dominicale tous les quinze jours; invite le recteur à faire donner de temps à autre, un sermon français à Saint-Georges pour l'état-major de la place et un certain nombre de familles françaises fixées à Haguenau. »[12]

 

A la fin du XVIIe siècle, les familles de Harthouse devaient donc probablement fréquenter l’église voisine de Batzendorf pour la messe dominicale. Il n’est donc pas étonnant que Hans Jost apparaîtra plus tard dans ce village.

 

 

5- Le métier de Berger à la fin du XVIIe siècle

 

 

5.1 - Etat du cheptel alsacien

 

Dans son ouvrage sur l’Alsace au XVIIe siècle, Reuss nous donne une idée assez précise de l’importance et de la qualité du cheptel alsacien à cette époque :[13]

 

« l'Alsace du XVIIe siècle, pas plus que de nos jours, n’était une contrée particulièrement propre à l'élève des bestiaux. Elle ne pouvait rivaliser, même de loin, avec la Suisse et la Frise, et les étrangers remarquaient volontiers que les types de ses races chevalines, bovines et ovines n'étaient nullement de premier choix. Mais si la qualité faisait défaut, le nombre des sujets compensait, dans une certaine mesure, l'infériorité des produits locaux. Les chevaux semblent n'avoir pas été très abondants dans la Basse-Alsace, car on s'y servait beaucoup de bœufs comme bêtes de trait ou de labour. Ils étaient d'ailleurs d'assez petite taille. A la fin du siècle, la statistique gouvernementale admettait, en chiffres ronds, l'existence en Alsace de 22.000 chevaux, étalons et hongres, et de 10.000 juments, presque tous « d'une mauvaise et petite espèce », disait le document officiel.

 

Le nombre des bêtes à cornes était infiniment plus considérable, d'abord parce qu'elles étaient plus facilement utilisables à des fins diverses, et surtout parce que l'élevage en était plus facile, grâce aux vastes pâturages de la montagne. La race bovine d'Alsace était médiocre, les vaches petites et mauvaises laitières ; aussi, de temps à autre, les seigneurs territoriaux les plus riches et les plus soucieux du bien-être de leurs sujets faisaient acheter en Suisse des bêtes de choix, afin d'améliorer l'espèce. C'étaient surtout les sires de Ribeaupierre, possesseurs des vastes pâturages alpestres des Hautes-Chaumes, entre la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines et celle de Munster, qui se distinguent au XVIIe siècle par l'intérêt qu'ils témoignent à l'élève du bétail, et y consacrent des sommes assez considérables. Ainsi malgré toutes les épidémies et les guerres, la statistique enregistrait à la fin du XVIIe siècle un total de 51,000 bœufs et vaches pour la Haute et Basse-Alsace.

 


cheptel alsacien

Roos (Johan Melchior) Allemagne Berger et son troupeau 1700-31 75x136 huile sur toile Grenoble (musée de Grenoble)



L'élevage des moutons était assez considérable, surtout dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et il se développa encore au XVIIIe. Nous trouvons sur les terres des Hanau-Lichtenberg, des comtes palatins de Veldence, des Ribeaupierre, etc., de nombreuses bergeries seigneuriales, établies, soit dans le but plus immédiat de produire de la viande de boucherie, soit dans un but plus industriel, afin de fournir de la laine aux fabricants de tissus. Les comptes administratifs relatifs à ces établissements domaniaux qu'on conserve dans les archives, permettent d'en suivre de près l'organisation matérielle et le fonctionnement, soit dans la Haute, soit dans la Basse-Alsace. Là aussi, les Ribeaupierre méritent d'être nommés au premier rang pour le soin qu'ils apportent à la gestion de cette branche de leurs domaines. Ces bergeries étaient généralement bien garnies; celle de Heitern, dans la Haute-Alsace, par exemple, comptait 409 moutons, jeunes et vieux, en 1670, et 577 moutons en 1672; le rapport présenté le 9 mai 1687 sur celle d'Obermodern, dans la Basse-Alsace, mentionne également plus de quatre cents animaux.

 

Les chèvres semblent avoir été peu nombreuses en Alsace au XVIIe siècle. Il n'en est guère fait mention que dans de petites localités de montagne, aux pâturages abrupts et pauvres, où par unités ou par très petits groupes, elles appartiennent aux plus déshérités des habitants. Dans certaines régions du comté de Ribeaupierre, elles passaient dehors les nuits de la belle saison et devenaient ainsi presque sauvages. Leur lait servait à faire un fromage peu apprécié dans la plaine, et leur valeur marchande ne doit pas avoir été considérable.

 

Le porc était, par contre, l'animal domestique, ou du moins le quadrupède le plus répandu en Alsace, et fournissait la viande de boucherie par excellence au XVIIe siècle. « Fraîche ou salée, écrivait Maugue, elle fait la principale nourriture des Alsaciens. » Aussi la race porcine, plus petite d'ailleurs que celle de France, « à la taille courte et ramassée », au « poil roux ou noir », a-t-elle partout ses représentants, dans l'enceinte des villes les plus importantes comme Strasbourg ou Colmar, aussi bien que dans le plus petit village. Le chiffre des animaux qu'il est loisible d'y héberger sous son toit, est sans doute fixé d'une façon sévère par les ordonnances des gouvernants des cités, — à Strasbourg, le Magistrat n'en permettait que trois par maison, — mais ces ordonnances sont sans cesse éludées, et il résulte même de cette désobéissance générale de véritables dangers pour la santé publique. La plupart des porcs heureusement habitent la campagne, dans les petites villes et les villages disséminés sur le pourtour des immenses forêts de plaine de la Hardt, de Haguenau, du Biemvald, etc. Ils y pullulent; les seuls bourgeois de la petite ville d'Ensisheim possèdent, à la date du 6 septembre 1603, 626 porcs, et en 1605, l'ensemble de tous ceux qu'on mène à la glandée dans la forêt de la Hardt se monte à 2,340 têtes. Sans doute, la guerre de Trente Ans fait d'énormes trouées dans les réserves animales, comme dans la population humaine de l'Alsace. Mais dès 1648, le garde-forestier de Gross Kembs signale dans son petit triage la présence de 486 bêtes, et l'état général des participants à la glandée de la Hardt soumis à la Régence royale pour l'année 1650, indique déjà de nouveau un total de 2,614 animaux. Le droit de glandage [c'est-à-dire de laisser les porcs dans la forêt pour manger les glands] s'exerçait d'ordinaire depuis la Saint-Michel (29 septembre) jusqu'au jour des Rois (6 janvier). »

 

 

5.2 Les grands troupeaux

 

Comme l’a indiqué Reuss, c’est sur les terres seigneuriales (surtout celles des Hanau-Lichtenberg) qu’on trouvait les plus grandes bergeries comme à Obermodern où la bergerie contenait 409 moutons on 1687. Les bergeries de Haegen, Imbsheim, Berlingen, Weinberg, Ingwiller, Morsbronn, Kutzenhausen, etc… devaient avoir des tailles similaires. De plus petites bergeries semblent avoir été établies à Brumath, Hoerdt, Geiswiller, Cleebourg, Uttwiller, Preuschdorf et Wilshausen près de Hochfelden. Quasiment toutes ces bergeries étaient louées à des fermiers qui payaient en général quelques centaines de florins suivant la taille et la période pour un bail de 6 ans. Par exemple pour l’année 1726 on trouve la trace d’un bail de 440 florins payé pour la bergerie de Berlingen et un autre de 283 florins pour la bergerie de Weinberg. Le bail de la bergerie d’Imbsheim était de 150 florins + 2 moutons à la fin du XVIIe siècle, de 280 florins en 1745 et 335 florins en 1751. D’après l’étude de Patrick Schmoll, les seigneurs de Ribeaupierre possèdaient quatre bergeries dans leur bailliage de Heiteren qui nourrissaient, selon les époques, de 300 à 600 moutons et agneaux. Sur l'Ochsenfeld, à Erbenheim, une autre grande bergerie existait, propriété de l'abbaye de Lucelle dont le cheptel qu'elle gérait pouvait atteindre jusqu'à 1 200 bêtes et la bergerie proprement dite pouvait faire hiverner 800 bêtes.

 

En plus des grandes bergeries seigneuriales, La plupart des villes géraient elles aussi des grands troupeaux de bétail plus varié. Ce bétail « citadin » sera amené à disparaître au XVIIIe siècle mais au XVIIe siècle il était encore conséquent et géré par des bergers communaux. Ainsi d’après Reuss « à Strasbourg, en 1611, le berger du faubourg de Saverne avait à garder un troupeau de cinq cents vaches ; en 1634, on enlevait celui de Colmar qui comptait deux cents têtes de gros bétail, et 30 vaches à la ville de Guémar; à Lauterbourg, un recensement de 1654 constate la présence de 119 vaches dans la ville, et encore en 1680, un règlement spécial du Magistrat de Strasbourg (Hirtenordnung) obligeait les six bergers de la ville à conduire chaque jour au pâturage le bétail des citoyens et leur indiquait les maisons de chaque quartier où ils devaient sonner du cornet pour rassembler leurs ouailles. » ainsi vers 1680, il est fortement probable que Haguenau aussi avait son troupeau de bétail que les bergers communaux emmenaient paître durant la journée. Bien entendu, tous ces troupeaux, grands et petits créaient du passage sur les prés et autres cultures de la région, broutant et éventuellement abimant quelque peu ces terrains d’où les nombreuses réclamations surtout entre bergers concurrents. Des droits de passage étaient facturés aux propriétaires. A Haguenau, autour de la forêt on réservait en général les terres les plus pauvres aux pâturages. Ainsi par exemple à Morsbronn au début du XVIIIe siècle, les archives ont gardé la trace d’un litige entre la commune et le berger qui tient 2 troupeaux. Les jésuites s’en prennent aussi au berger au sujet du passage des troupeaux et de l’utilisation de certains prés par le berger. A Obermodern aussi on relève des plaintes contre le berger pour avoir fait paître son troupeau dans un pré.

 

 

5.3 Le savoir faire du berger

 

Au XVIIe siècle, les éleveurs utilisaient la vaine pâture pour nourrir leurs troupeaux. Celle-ci consistait à envoyer le troupeau sur un « parcours » de terres en jachère, de friches communales, de champs après la moisson et de prairies après la fenaison, ce qui permettait aux petits agriculteurs d’élever quelques bêtes en les envoyant avec le troupeau communal à moindre frais. L’inconvénient de cette méthode était qu’elle réduisait sensiblement les rendements du regain, les bêtes foulant et broutant tout. A la fin du XVIIe siècle des éleveurs suisses de la région pauvre de Berne arrivèrent à Haguenau et offrirent leurs services aux fermes de la périphérie. Ce furent les premiers à introduire en Alsace une technique encore méconnue, celle des prairies artificielles de trèfle et de luzerne. Au siècle suivant, les autorités chercheront à promouvoir cette méthode car elle augmente la nourriture du bétail ce qui permet une amélioration des animaux ainsi que le rendement des cultures grâce au fumier supplémentaire disponible. Evidemment en contre partie, il faut disposer de suffisamment de terres pour permettre ces prairies artificielles. La méthode fonctionne donc bien pour les exploitants des grandes fermes de la périphérie de la ville, mais elle condamne les petits paysans dépourvus de terres et qui sans la vaine pâture, n’ont plus la possibilité de nourrir la moindre bête. Pour éviter les famines, les intendants se plieront donc aux exigences sociales et renonceront à réformer les vieux usages.

 

En cette fin de XVIIe siècle, malgré la mise en place de quelques prairies artificielles en bordure de la forêt de Haguenau, les « parcours » des bergers de la plaine de la Zorn avaient donc encore de beaux jours devant eux. Comme le note très bien Patrick Schmoll, le berger restait donc ce médiateur qui devait négocier au mieux le passage de son troupeau sur des terrains dont la propriété était parfois ambigüe surtout après une période de guerre : « Sur un espace foncier morcelé, le berger doit connaître les limites entre les terres des uns et des autres, ainsi que celles du ban du village pour ne pas empiéter sur celui du village voisin. D'autant plus que, guerres et autres catastrophes aidant, les archives notariales et les livres terriers ont parfois disparu, les témoins du temps sont morts ou ont la mémoire

plus ou moins complaisante, les bornes disparaissent, faute d'entretien, sous la végétation, notamment dans la forêt de la Hardt, quand elles ne sont pas simplement déplacées par intérêt. La mémoire des indices (telle pierre, tel arbre, tel ruisseau) qui marquent les limites entre un champ et celui du voisin, est donc essentielle, elle est une condition de la prévention des conflits à l'intérieur de la communauté, entre les communautés, et entre la communauté et le seigneur. Cette mémoire, le berger qui circule aux limites du ban, en est souvent le dépositaire. Si l'on ajoute que le berger peut avoir à s'occuper des bêtes de propriétaires différents, entre lesquels il doit assurer une équité de traitement, on comprend qu'il doit lui arriver de gérer des antagonismes d'intérêts, tant à propos des bêtes que des terres sur lesquelles elles paissent, et que s'il y réussit habituellement, c'est en raison autant de ses connaissances que d'une position reconnue. »

 

En plus de sa fonction de médiateur, le berger est aussi souvent le seul expert en matière de soins animaliers : « Dans un pays de cultivateurs moins préoccupés du rendement du bétail que de celui des terres, et portés à utiliser les bêtes jusqu'à l'épuisement, le berger est au contraire celui qui connaît les animaux, sait les marquer au signe de leur propriétaire, les nourrir, reconnaître et prévenir leurs maladies, les soigner, les sélectionner pour la tonte, la boucherie ou la reproduction. »[14]

 

Il n’y avait évidemment pas de vétérinaire pour soigner les bêtes malades et les remèdes étaient souvent limités. Reuss nous dit à ce propos : « On ne connaissait guère de moyens scientifiques pour venir en aide aux animaux atteints de maladies, surtout quand celles-ci étaient contagieuses. Nous avons bien rencontré l'une ou l'autre fois, dans les comptes d'exploitations rurales la mention de « thériaque pour les bestiaux », mais nous ignorons ce que ce pouvait être et comment l'on en faisait usage. Les paysans allaient demander aux curés et aux religieux de l'eau bénite pour la faire boire à leurs bêtes, et le remède était efficace, à ce que nous assure l'une de nos sources. Lors de la peste bovine de 1682, au dire d'un chroniqueur, une partie des bêtes malades fut sauvée parce qu'on leur raclait la langue jusqu'au sang avec une cuiller d'argent, et qu'on la frottait ensuite avec un chiffon de laine rouge, trempé dans du sel et du vinaigre. »

 

En tout état de cause, en cette fin de XVIIe siècle la spécialisation du berger fait que sa compétence est recherchée non seulement par les grands exploitants mais aussi par les bouchers et les bergeries seigneuriales. Sa maison, d'abord à l'extérieur du village, passe au centre, à proximité de la maison commune. Il bénéficie, comme le prévôt, le curé, et l'instituteur, d'une exemption de corvée. Patrick Schmoll nous assure que dans certains cas, les bergers les plus habiles qui ont su trouver des soutiens auprès des grands fermiers et propriétaires devinrent même des notables parmi lesquels seront recrutés des prévôts: il cite les Mendlin à Réguisheim ou les Ebelin à Hirtzfelden.

 

Pour le berger spécialisé dans l’élevage ovin, chaque année, l’époque de la tonte en mai marquait une période importante. D’ailleurs la charge de travail nécessitait l’aide de journaliers : « Chaque année, à l'époque de la tonte, le personnel ordinaire, assez restreint, était renforcé par des bergers-adjoints et surtout par des tondeurs ambulants, qui étaient nourris et recevaient, en outre un salaire, soit fixe, soit proportionnel au nombre de bêtes qu'ils débarrassaient par jour de leur toison. La tonte des 130 moutons de la bergerie de Guémar, en 1612, coûta à la seigneurie de Ribeaupierre 116 livres de bœuf, et dix schillings dix deniers seulement en numéraire, soit un total de 4 florins 8 schillings. En 1670, à Heitern, on payait 3 pfennings pour la tonte de chaque mouton, et de plus 3 batz (soit environ 60 centimes de valeur actuelle) pour la nourriture des quatorze personnes employées à tondre les 409 moutons. A ces sommes il faut ajouter le prix de seize mesures de vin bues par les travailleurs, et les frais du transport de la laine à Mulhouse, ce qui donne un total général de 15 florins 1 batz 3 deniers de dépenses pour toute l'opération. C'était en effet aux tisseurs de Mulhouse, à moins que ce ne fût aux fabricants de bas de Colmar, que se vendaient d'ordinaire les toisons des bergeries de la Haute-Alsace; celles de l'Alsace septentrionale étaient transportées d'habitude à Strasbourg ou encore à d'autres villes voisines. Les particuliers et les communes qui envoyaient leurs troupeaux de moutons paitre sur les terres seigneuriales, ne payaient également, comme pour le gros bétail, qu'une redevance assez faible, ayant le plus souvent le caractère d'un droit de reconnaissance plutôt que d'un impôt fiscal. »[15]

 

En matière de revenus, on peut donner l’exemple cité dans les archives du Bas-Rhin de la tonte de la bergerie seigneuriale d’Obermodern du 9 mai 1687. Il y avait 409 pièces de bétail dont la tonte rapporta 304 florins, 4 schillings, 4 deniers. A titre de comparaison, vers la même période la vente de 100 pièces de moutons a Jean-Léonard Kress, boucher a Strasbourg, rapporta la somme de 412 florins, 5 schillings.

 

 

5.4 Les foires régionales

 

Le berger comme les agriculteurs et les artisans dépendait en fin de compte de la vente des produits de l’élevage que ce soit la laine, le cuir, le lait, le fromage ou la viande. Pour vendre leurs produits, les exploitants se rendaient aux foires régionales. D’après Reuss les foires alsaciennes du XVIIe siècle sont en décadence :

 

« En 1698, La Grange pouvait déclarer dans son Mémoire qu'il n'y avait plus de foires ni de marchés importants en Alsace. « On n'en excepte pas même les foires de Strasbourg, qui étaient très fréquentées pendant la paix, par le concours d'un grand nombre de marchands de Francfort, Nuremberg et autres lieux d'Allemagne... Depuis les guerres, il n'y a eu que les marchands de Strasbourg et ceux des environs qui y ont apporté leurs marchandises. » L'intendant ajoute un peu plus loin : « Les autres foires et marchés de la province sont peu fréquentés ; il ne s'y fait guère d'autre trafic que celui des bestiaux. »

 

Il n'en avait pas toujours été ainsi. Avant la guerre de Trente Ans, les foires de Pfaffenhoffen, par exemple, tenues le samedi après la Saint-Georges (le 23 avril) et le samedi avant l'Exaltation de la Sainte Croix (le 14 septembre), jouissaient d'une réputation sérieuse comme centre du commerce de la laine pour la plus grande partie de la Basse Alsace. En fait un édit du comte de Hanau-Lichtenberg, promulgué en 1602, ordonnait à tous ses sujets de porter la laine de leurs moutons à Pfaffenhoffen et leur défendait de la vendre en quelque autre endroit que ce fût. (Kiefer, Pfarrbuch, p. 305.)

 


marche aux bestiaux

Roos (Johann Heinrich) Allemagne Un marché aux bestiaux 1676 125x160 huile sur toile



Quand le pays était tranquille, quand les paysans et les bourgeois vendaient bien leurs vins et leurs céréales, et qu'ils avaient de l'argent dans leurs poches, les foires d'Alsace, surtout celles des petites villes, présentaient d'ailleurs, même au XVIIe siècle, un aspect suffisamment animé, et nous pouvons en croire là-dessus le témoignage de témoins oculaires. Voici la description de celle d'Altkirch, faite en 1675 par l'auteur anonyme des Mémoires de deux voyages en Alsace. « Cette foire du mois de juillet, dit-il, fut assez belle. Toutes les rues étaient remplies de tentes de marchands. On y était étourdi par les bruits des bateleurs et des chanteurs de chansons, sans compter celui des garçons chirurgiens qui allaient de tous côtés frappans d'un bâton sur un bassin de cuivre, qui est le signal pour ceux qui se veulent faire ventouser. Les dehors de la ville servaient de marché aux bestiaux et aux chevaux que les Juifs y avaient amenés. On ne voyait que gens buvans et se réjouissans. La noblesse des environs s'était parée de ses habits à la française du temps passé pour venir à la fête et les villageoises avec leurs cotillons à bandes de toutes couleurs, y dansaient au son des musettes, des tambours et des fluttes champêtres. »

 

 

5.5 - La confrérie de Basse-Alsace

 

Pour parer aux aléa de la situation économique et s’entraider au sein de la profession, les bergers alsaciens s’étaient organisés très tôt en confréries. Il y en avait une pour la Basse Alsace et une autre pour la Haute Alsace. Celle de Haute Alsace se rassemblait à Hirzfelden alors que celle de la basse Alsace se rassemblait à Pfaffenhoffen. Cette dernière était patronnée par le Comte de Hanau-Lichtenberg et de fait était dominée par les bergers du comté. Les archives de cette confrérie commencent avec un acte de 1659 établissant les articles de la confrérie. Dans ce document sont cités trois bergers de la confrérie servant de témoins ou délégués à savoir le berger de Pfaffenhoffen, celui de Hoerdt et celui de Menchhoffen, tous les trois donc issus de villages des Lichtenberg. Un acte complémentaire de 1684 cite les trois mêmes bergers. Il faut attendre le renouvellement des articles en 1745 pour voir apparaitre des bergers de la décapole. Dans ce dernier document la liste des délégués contient 5 bergers du comté de lichtenberg, 3 bergers de la décapole (dont Hans Jost le jeune) et un de la baronnie de Flenckenstein. On peut donc se demander si au XVIIe siècle les bergers de la décapole participaient à la confrérie. S’ils en faisaient partie, leur rôle devait être marginal puisque aussi bien les grandes bergeries que le marché de la laine se trouvaient sur les terres des Lichtenberg. Il est probable que les grands domaines de polyculture autour de Haguenau vendaient surtout leur production à Haguenau et à Strasbourg.

 

Il est difficile de dire si l’origine de la confrérie de Basse-Alsace était antérieure à la guerre de trente ans mais c’est probable. En effet les origines de la confrérie de Haute Alsace semblent bien remonter au XVe siècle sous le nom de la confrérie Saint Michel (Sankt Michaelis Bruderschaft). Or il se trouve que la Saint-Michel était aussi le jour de fête des bergers de Basse-Alsace. Par la suite, la confrérie de Haute-Alsace aurait été démantelée après la guerre de paysans en 1525 pour être restaurée à nouveau en 1584. Les statuts sont confirmés en 1649. Il est donc fort à parier que la Basse Alsace jouissait d’une organisation similaire à un moment donné avant la guerre de trente ans.

 

Dans son étude, Patrick Schmoll nous donne quelques traits du fonctionnement de la confrérie de Haute Alsace : « La Confrérie fonctionnait comme une corporation. Elle délivrait les lettres patentes établissant les connaissances et compétences du pâtre. Le travail chez un employeur était soumis aux règles définies par la Confrérie, et notamment, en cas de cessation, au respect d'un préavis et à la remise d'un compte-rendu précis sur l'état des troupeaux. En contrepartie, les rémunérations devaient également être réglementées et un montant minimum garanti. Les querelles, conflits entre employeurs et employés, plaintes pour fautes professionnelles, étaient réglés au sein de la Confrérie. Peut-être même, en raison de la compétence et de la position sociale des maîtres de confrérie, celle-ci eut-elle un rôle de première instancepour le règlement amiable des différends sur les limites et mitoyennetés de pâturages, entre particuliers, entre communautés partageant un même ban, ou entre communauté et seigneur. La Confrérie était dirigée par quatre maîtres de confrérie, sous l'autorité du prévôt nommé par la Régence d'Ensisheim. Elle était placée sous le patronage de Saint-Barthélémy, patron des bouchers et des éleveurs de bétail, et de Saint-Michel, à qui était dédié l'autel de l'église de Hirtzfelden. Dans ses statuts, elle est également dite "Confrérie de Saint-Michel". Elle se réunissait une fois par an à Hirtzfelden à la Saint-Barthélémy. Le désintérêt apparent des Seigneurs de Ribeaupierre pour la mise en place de cette organisation continuera apparemment à s'exprimer par leur absence de fait dans l'organisation. »

 

Nous étudierons plus précisément la confrérie de Basse-Alsace qui n’affecta plus particulièrement notre famille qu’au siècle suivant lors de notre analyse du renouvellement de 1745. En ce qui concerne Hans le vieux, en cette fin de XVIIe siècle son activité se cantonne plus particulièrement aux villages catholiques en lisière de la grande forêt et au marché local de Haguenau peu dépendant des décisions prises à Pfaffenhoffen ou à Bouxwiller par les seigneurs protestants de Hanau-Lichtenberg.

 

 

5.6 – Les revenus du berger

 

Les chiffres cités dans les sections précédentes permettent d’estimer les revenus dont jouissait Hans Jost le berger. Une tonte rapportait environ 89δ par mouton pour un coût de 4.4δ. Cela donne un net revenu de 85δ ou 7ß par mouton. Un mouton envoyé à la boucherie rapportait environ 41.25ß. A l’époque de Hans Jost, le troupeau de Harthouse devait compter environ 400 moutons. Si on considère que chaque année environ 10% du troupeau était envoyé à la boucherie,[16] le reste rapportant le prix de la tonte, cela fait un revenu net de 255R pour la tonte et 165R pour la boucherie, soit un total de 420R.[17] A cela il fallait ajouter les revenus du lait et du fromage des brebis.

 

Pour confirmer ces chiffres considérons, le bail payé par les fermiers de bergerie cité précédemment. Les chiffres donnés semblent indiquer que le bail payé par les fermiers correspondait environ à 1R par mouton soit environ 400R pour un troupeau de 400 têtes. Si le fermier payait ce montant, c’est qu’il devait réaliser un revenu total d’au moins 500R ce qui montre que l’estimation ci-dessus est plutôt dans la fourchette basse. Comme nous l’avons dit, la bergerie de Harthouse n’était pas confiée au fermier mais le berger travaillait directement pour l’hôpital sur le principe du métayage qui lui donnait un tiers du produit du troupeau.[18] Donc sur 420R, Hans Jost recevait 140R ce qui était considérable. Quand on considère qu’à Hochfelden Michel et Antoine gagnaient environ 100R du produit de leur fermage (a quoi il fallait ajouter le produit des autres activités comme le tissage et l’élevage), on en déduit que le berger d’un grand domaine comme celui de Harthouse avait des revenus similaires ; en tout cas bien supérieurs à ceux d’un journalier (20R/an) ou d’un berger communal. On comprend mieux pourquoi Hans décida de s’engager dans cette carrière plutôt que de suivre le chemin de son père qui vers 1680 devait gagner bien moins que cela. 

 

 

5.7 – Les années 1680 propices aux éleveurs

 

Malgré la crise bovine mentionnée plus haut, les années 1680 furent marquées par le rétablissement économique. En effet après la guerre de Hollande, le retour de la paix permet une chute des prix et la reconstruction des moyens de production. L’étude détaillée d’A. Hanauer réalisée au XIXe sur les prix historiques pratiqués à Strasbourg nous permet de suivre cette évolution. Il nous donne les prix annuels du rézal de blé ainsi que les éléments permettant d’en déduire le prix de la livre de pain. La courbe générée par cette étude montre qu’en période normale, le sac de blé coûte moins de 40ß et le pain moins de 6δ/livre. Durant les périodes de guerre, de crise, ou de disette les prix bien sûr se mettaient à grimper. Ainsi on voit que si les prix élevés ont duré en Alsace jusque en 1681, date du siège et de la prise de Strasbourg par les Français, dès 1682 le prix du pain était retombé à son niveau d’avant-guerre autour de 4δ la livre ou 25ß le sac de froment. Ces prix restèrent au même niveau durant le reste de la décennie. Avec le prix des céréales au plus bas, beaucoup de paysans furent tentés de sauter le pas de l’agriculture à l’élevage. Hans Jost profita de son mariage en 1686 pour prendre un place à la bergerie de Harthouse, probablement grâce à son beau père Daniel Schiffert. Les trois frères Heidmann firent de même, eux qui pourtant à la génération précédente avait des chevaux et plusieurs parcelles en fermage. Dans  ces années-là, le berger qui était payé en nature par une partie du produit de la vente de laine ou de viande, optimisait donc ses marges puisque le pain qu’il achetait pour sa consommation était au plus bas. Autre avantage, il n’avait pas besoin d’investir dans des moyens de production (chevaux, machines agricole, étable, grange…) et était finalement peu dépendant des conditions climatique. Donc de ce point de vue, on peut mieux comprendre pourquoi le fils ainé de Michel Jost n’a pas repris la ferme familiale surtout qu’à cette époque les moyens de Michel devaient encore être modestes (les mentions plus fréquentes dans les registres paroissiaux ne se multiplient qu’après 1690.)

 

 

6- La crise des années 90

 

Après quelques années de prospérité, une nouvelle crise éclata en 1689. Celle-ci trouve sa source en 1688 lorsque la guerre éclata en Angleterre. Le roi Jaques II soupçonné de vouloir rétablir le catholicisme dans le pays, fut déposé par son peuple et son gendre Guillaume d’Orange en janvier 1689. Louis XIV tenta alors d’aider le roi déchu à reconquérir son trône par les armes mais il se retrouva bientôt en conflit avec une vaste coalition, celle de la ligue d’Augsbourg (Angleterre, Provinces-Unies, Autriche, États d'Allemagne, Espagne). Bien que cette nouvelle guerre se déroula principalement sur mer, le commerce français s’en trouva fortement affecté et les prix se mirent rapidement à grimper. A Strasbourg le rézal de blé passa à 50ß et la livre de pain passa 8δ, soit une hausse de 100%. L’effet de cette hausse fut dévastateur sur le peuple.[19] Les gens plus aisés ne furent pas épargnés non plus puisqu’ils virent leurs liquidités se tarir ; leurs rentrées diminuèrent et la valeur de leurs terres se mit à baisser. Le journal de la comtesse de Rochefort écrit en 1689 nous donne un aperçu de la situation des aristocrates par rapport à leurs fermiers à cette époque :[20]

 

« Apprenant que les fermiers de sa fille, eux aussi, commencent à ne plus la payer, dans la détresse où elle la voit, elle compte sur le secours du bon, du généreux, du saint M. de la Garde, « avec ses vingt-huit mille livres de rente bien venantes, sa terre dix, ses pensions dix huit. » Hélas! bientôt s'écroule ce beau château en Espagne, lorsqu'elle apprend que « la terre de dix mille livres de rente n'en vaut plus que deux. [ ] J'ai donné d'assez grosses sommes depuis mon arrivée aux Rochers: un matin, 800 fr., l'autre 1,000, l'autre 500, un autre jour 300 écus. Il semble que ce soit pour rire; ce n'est que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer. Que fait-on? Il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est par force. » [ ] Un moment, elle espère trouver quelques ressources, en vendant des terres qui lui sont advenues dans une collocation; mais il lui faut y renoncer. « Les biens ont beaucoup diminué », et elle ne veut pas les donner pour rien, après y avoir déjà beaucoup perdu. [ ] Pour que ses fermiers et tenanciers la paient, elle a tout un service d'agents, nommés Bailes, lesquels ont charge de percevoir les rentes et redevances. Le 19 juin [1689], elle les convoque: « Tous les bailes de mes métairies, que j'avois mandé chercher, sont venus, et je leur ay ordonné à tous de faire bien exactement leur devoir. » Or, le 15 août, jour de Notre-Dame de l'Assomption, elle vient de faire ses dévotions à l'église, lorsque le baile de la Bégude lui porte la nouvelle que ses rentiers, non contents de ne vouloir pas la payer, menacent même de ne plus semer. »

 



Prix du ble a Strasbourg

"Prix du blé et du pain à Strasbourg" Hanauer, A., Etudes économiques sur l' Alsace, ancienne et moderne (Strasbourg, 1878).




En 1690, la mauvaise récolte ainsi que l’enlisement de la guerre et les attaques ennemies sur nos côtes provoquent de nouvelles augmentations du prix du pain. Celui-ci s’approche désormais des 10δ la livre (et le sac de blé frise les 60ß). Pourtant on n’avait pas encore vu le pire. Les années suivantes restèrent néfastes et le prix du pain ne baissa pas, bien au contraire :

 

« En 1693, la récolte s'avéra une nouvelle fois très médiocre. Pour l’ouvrier parisien, en juin, le prix d’une livre de pain atteignait l'équivalent d'une journée de travail. L'hiver qui suivit fut exceptionnellement rude et les organismes affaiblis par la malnutrition supportèrent mal les basses températures : on meurt en abondance dans toutes les villes de France. Puis survient le printemps, désespérément sec, au moment où l'on attend des pluies pour nourrir les semences. Une partie des vivres disponibles est réquisitionnée pour les besoins de l'armée des Flandres; le reste est acheté en hâte par des spéculateurs qui misent sur le renchérissement des cours. Une tension s'installe entre les provinces, peu soucieuses de laisser partir leurs grains, et le pouvoir central, qui craint la fureur des Parisiens et se soucie de constituer des stocks. »[21]

 

En Alsace le prix du pain monta à environ 15δ la livre en 1693-1694 (100ß/sac de blé), soit environ la moitié du salaire d’un journalier (2.5ß ou 30δ/jour). La récolte de 1694 promettait d’être bonne mais jusque là La famine continua à travers le pays :

 

« Dans la capitale, cependant, à l'été 1694, l'heure est à l'angoisse et non encore a la colère. A l'initiative des clercs, de longues processions se forment autour de la chasse de sainte Geneviève, patronne de la cité. Sur ordre de la municipalité et appointés par elle, des «chasse-gueux» se chargent d'expulser les pauvres; il en va ainsi également dans la plupart des villes de France. Condamnés à l'errance, les malheureux se jettent dans les champs sur le blé encore vert et le dévorent : il faut instituer un système de surveillance des récoltes. Mais la situation des campagnes n'est pas meilleure : dans bien des régions, en particulier dans le Massif central - le Limousin et l'Auvergne sont particulièrement touchés —, de nombreux paysans quittent leurs villages et se lancent à leur tour sur les routes, tachant, à force de mendier, de gagner les villes ou ils espèrent trouver de la nourriture...

 

Quand toutes les céréales sont épuisées - le froment, le seigle, l'avoine après le blé -, les pauvres se trouvent réduits à recueillir les glands ou les fougères pour en faire une sorte de pain. Ces «méchantes herbes» achèvent de ruiner la santé des malheureux, qui enflent après y avoir eu recours. Les orties, les coquilles de noix, les troncs de chou, les pépins de raisin moulus n'ont pas meilleur effet. Les curés, qui nous renseignent sur ces tristes expédients, parlent aussi des bêtes, qu'on ne nourrit plus et qui meurent avant les hommes : les charognes de chiens, de chevaux et «autres animaux crevés» sont consommées en dépit de leur état de pourriture des sources indirectes mentionnent des cas de suicides et d'autres, plus rares, d'anthropophagie.

 

Durant tout l'été 1694, la chaleur, qui accélère la putréfaction des milliers de cadavres sur les chemins, est responsable de graves épidémies. La typhoïde, notamment, propagée par l'eau et les aliments souillés, achève ceux qui ont réussi à se nourrir un peu. Les organismes, affaiblis, sont moins féconds : la natalité, loin de compenser le nombre des morts, fléchit durant tous ces mois. »[22]

 

Durant ces deux terribles années 1693 et 1694, près de 1,7 million de Français trouvèrent la mort soit 8.5% de la population. Le prêtre stéphanois Jean Chapelon mort à l'automne 1694, a mis en vers les repas de ses contemporains durant cette période:

 

« Croiriez-vous qu'il y en eut à grands coups de couteau,

Ont disséqué des chiens et des chevaux,

Les ont mangés tout crus et se sont fait une fête

De faire du bouillon avec les os de la tête.

Les gens durant l'hiver n'ont mangé que des raves

Et des topinambours, qui pourrissaient en cave,

De la soupe d'avoine, quelques trognons de chou

Et mille saletés qu'ils trouvaient dehors,

jusqu'à aller les chercher le long des Furettes [le marché aux bestiaux],

Et se battre leur soûl pour ronger des os.

Les boyaux des poulets, des dindons, des lapins

Étaient pour la plupart d'agréables morceaux. »[23]

 

 

Dans une crise de cette ampleur, ceux comme Hans Jost qui ne cultivaient pas la terre évidemment étaient plus exposés : ils étaient obligés d’acheter leur pain ce qui faisait exploser leurs dépenses alors que du côté des revenus, la chute du pouvoir d’achat des bourgeois affectait les rentrées. En effet qui va se soucier d’acheter de la laine quand on a à peine de quoi acheter du pain ? Pour Michel par contre la crise lui a sans doute permis d’investir dans ses moyens de production puisque son blé lui donnait un pouvoir d’achat accru. Sous la pression de la crise, Hans fut probablement forcé de quitter son emploi à la bergerie de Harthouse, sans doute avant 1692. Le fermier Stumpf ne fut pas non plus épagné puisqu’il perdit sa femme en 1692 après avoir perdu son fils durant la crise précédente. Où s’est alors réfugié Hans Jost ? Il paraitrait logique qu’il soit retourné chez son père mais les registre de Hochfelden n’en gardent aucune trace. En tout cas nous verrons plus loin qu’il est au moins retourné une fois à hochfelden au début du XVIIIe siècle.

 

 

7- Berger à Kaltenhouse

 

Après la bonne récolte de 1694 la crise se résorba peu à peu ; le prix du  sac de blé retombe à 50ß (la livre de pain à 5.5δ). Cette amélioration permit à Hans Jost de trouver un nouvel emploi en l’occurrence à Kaltenhouse près de Marienthal, au sud-est de Haguenau où il apparait en janvier 1695. Le 30 janvier, Aurélia mettait au monde Maria Eva. Le parrain Jean-Georges Miller habitait à Marienthal et la marraine Maria Eva Meister habitait à Haguenau. Celle-ci était la fille du pelletier Martin Meister, et elle donna elle aussi son prénom à la fille Jost (Maria Eva Meister se mariera en 1698 avec Jean-Jacques Baur). Le baptême fut célébré en la chapelle de Kaltenhouse par le Père François de Saint-Georges.

 

Contrairement à Harthouse qui appartenait à l’hôpital de Haguenau, Kaltenhouse et le hameau voisin de Schirrhein appartenaient directement à la ville de Haguenau. La chapelle de Kaltenhouse avait été consacrée en 1443 avec l’autorisation de l’évêque de Strasbourg. Dédiée à Saint Wendelin elle était filiale de Saint-Georges et à ce titre était desservie comme Harthouse par les prêtres de St-Georges qui venaient de temps en temps y dire des messes et célébrer les mariages, baptêmes et décès de la communauté. Kaltenhausen était alors nettement plus grand que Harthouse. C’était un village de plusieurs centaines d’âmes (460 au XVIIIe siècle) avec un cabaret et un prévôt. Surtout, il y avait là une bergerie, propriété de la famille Huguin. Les archives mentionnent un certain Jean Bartholomé Huguin, bourgeois de Haguenau, conseiller du roi, lieutenant particulier de la maîtrise et ancien bailli de Haguenau. Quelques années plus tard, vers 1705, le vieil homme lèguera sa grande maison à son fils François Ignace, bailli de Dachstein, et à sa fille Marie Cléophée à condition qu’ils l’entretiennent jusqu’à la fin de ses jours. Puis quelques années plus tard ces derniers vendront la bergerie familiale de Kaltenhouse. C’est probablement dans cette bergerie que travailla Hans Jost.[24]

 

La bergerie devait être assez importante car les archives comportent plusieurs plaintes par rapport au droit de pâturage autour de Kaltenhouse qui devait présenter un enjeu de poids. D’ailleurs à la fin du XVIIIe siècle, les archives mentionnent encore le droit de bergerie à Kaltenhouse. Les villages voisins comprenaient Schirrhein et Schirrhoffen. Au XVIIe siècle, la famille Niedheimer de Wassenbourg possédait un grand nombre de terres dans les environs et à ce titre entrait souvent en conflit avec ces communes au sujet des droits de pâturages et autres privilèges. Les relations entre la famille Niedheimer et les autorités seront d’autre part empoisonnées par une longue bataille judiciaire au sujet de ces possessions. Au début du siècle les Niedheimer possèdaient le fief de Schirrhoffen. La famille convoitait alors des biens à Schirrhein et à Kaltenhouse et leurs valets perpétrèrent dans la région plusieurs méfaits dont des vols de bétail et autres délits. Les habitants de la commune se plaignirent au magistrat qui mit le forestier des Niedheimer en prison. On s’arrangea. En 1636, Haguenau vendit finalement le village de Schirrhein et tous ses droits à Jean-Phillippe Niedheimer pour 300 florins. Mais cette vente sera contestée tout au long du XVIIe siècle et les Niedheimer n’auront de cesse de s’opposer au Magistrat et aux habitants du village pour la possession du lieu. Les autorités françaises seront appelées à arbitrer le contentieux. En cette fin de XVIIe siècle l’affaire n’est toujours pas réglée. Dans ce type de litiges la famille Jost devait être à cette époque plutôt du côté des grandes familles bourgeoises. Elle était employée par de grands propriétaire et d’ailleurs Hans le jeune serait bientôt le protégé des Niedheimer. Les premiers contacts entre les Jost et les Niedheimer datent peut-être de cette époque car les bergers, on l’a vu, jouaient souvent un rôle de médiateur dans les contestations liées aux droits de pâturage et de parcours des bêtes.

 

En janvier 1695, un nouvel impôt, la capitation, est mis en place par le gouvernement du fait de la crise qui a considérablement affaibli les finances publiques et alourdi le poids de la guerre. Cet Impôt touche en principe tous les Français y compris les privilégiés ; toutefois, le clergé en est exempt ainsi que les pauvres qui paient moins de 40 sous de taille. Bien que temporaire, cet impôt augmentait encore les difficultés du peuple. Heureusement en 1695 les récoltes sont bonnes et le prix du pain continue à descendre. L’année suivante nouvelle chute des prix. Le pain revient sous les 6δ et le sac de blé sous les 30ß. A l’extérieur aussi le ciel s’éclaircit. Le roi Louis XIV était une nouvelle fois vainqueur sur la plupart de ses ennemis et les pourparlers de paix avaient commencé. Les traités de Ryswick seront signés en septembre et octobre 1697. La France s’en sort renforcée mais au prix de sacrifices énormes pour la population. L’impôt de capitation est supprimé mais le roi de France vieillissant ne semble pas voir les besoins de ses sujets et sa politique restera inflexible.

 

 

8 – La dernière guerre

 

Après 1695, on perd la trace de la famille Jost pendant 15 ans. Il est probable qu’elle resta dans les environs même s’il est possible qu’elle se réfugia un temps derrière les murs de Haguenau ou de Strasbourg aux moments les plus difficiles. Ainsi par exemple, on apprend à l’occasion du mariage du fils Schiffert, que le beau-père de Hans, Daniel Schiffert avait déménagé à Strasbourg durant les dernières années du siècle. Car malheureusement, la paix ne durera pas. La France ne bénéficiera que de trois années de paix et encore celles-ci furent gâchées par une nouvelle crise en 1798. La récolte cette année-là accusa un sérieux déficit. Les gelées tardives du mois de mai avaient attaqué les blés ; plusieurs paroisses furent dévastées par la grêle ; la nielle fit aussi de grands ravages en plusieurs provinces; enfin, pour comble de malheur, des pluies continuelles en juillet et août firent pourrir une partie de la récolte. Il y avait alors des réserves de blé suffisantes pour suppléer à ce déficit; mais la peur de la disette et les achats frénétiques des spéculateurs firent monter les prix. Aussi le prix du pain à Strasbourg remonta à 12δ. « Je ne vois, écrivait Bouville le 4 décembre, aucune autre raison à cette surprenante et universelle augmentation, que la diligence extraordinaire des boulangers de Paris et des marchands de plusieurs provinces, pour en avoir à quelque prix que ce fût, de sorte qu'ils ont jeté la crainte d'en manquer dans l'esprit des boulangers des villes, qui ont voulu tout d'un coup en faire leurs provisions. Cela s'est remarqué ici (à Orléans) à n'en pouvoir douter ».   L’hiver 1698-1699 est très froid avec les cours d’eau pris dans les glaces. De grandes crues du Rhin aggravent  la situation agricole médiocre et la flambée des cours des céréales continuent jusqu’à la récolte de 1699 qui fait redescendre les prix à 50ß le résal de blé ou 8δ la livre de pain. Avec la récolte de 1700 qui est très bonne les prix redescendent à des niveaux normaux.[25]

 

Malheureusement, au moment où la situation économique se rétablissait, le roi d’Espagne mourut (novembre 1700) ouvrant par là-même une crise de succession. L’engrenage des alliances se remit en branle et la France se trouva une nouvelle fois en guerre. Comme d’habitude le roi Soleil avait beaucoup d’ennemis et peu d’alliés (cette fois-ci seulement l’Espagne). Les hostilités s’engagèrent dès février 1701 avec l’invasion des Provinces Unis par les Français. Mais cette guerre devait être la guerre de trop pour le roi soleil. Les années 1701 et 1702 sont marqués par plusieurs revers et dès 1702, les opérations se portent en Alsace qui est de nouveau envahie. Le prince Louis de Bade, commandant de l’armée impériale qui était posté dans le Palatinat fit occuper Wissembourg, Lauterbourg et Landau. Vingt cinq ans après la guerre de Hollande, les Impériaux sont une nouvelle fois les maîtres de la campagne autour de Haguenau qui était encore tenue par une garnison française. Cela n’empêche pas la ville d’être soumise à de fortes contributions en nature (foins, grains, attelages, farine, vin, bois et chandelles) ou en argent. La décapole est à nouveau épuisée. Beaucoup de bourgeois et de notables de Haguenau se réfugient alors à Strasbourg. Le prix du pain remonte aux environs de 7δ la livre en 1701 et à 10δ en 1702. Au cours de l’hiver 1702-1703 les chefs impériaux imposent à la ville de Haguenau une contribution de 2000 florins. Le magistrat doit emprunter la moitié à l’œuvre Saint-Georges. L’un des officiers les plus exigeants est le général saxon comte de Friesen et son second le colonel de Loos commandant des régiments de hussards hongrois. Ce dernier a même recours à la prise d’otages (Stettmeister Krebs et les maréchaux Schulmeister et Barth) ou encore met la main sur les troupeaux de bêtes pour satisfaire les exigences de Friesen. Les troupes françaises assistent, impuissantes à ces cruelles saignées.[26]

 

Le prix du blé monte encore au-delà de 65ß le résal. En cette année 1704 a lieu la terrible bataille de Blenheim marquée par la défaite des Français ce qui provoque une nouvelle avancée des Impériaux en Alsace. En octobre 1705, la ville de Haguenau défendue par Péry, l’un des officiers du maréchal de Villars, soutient un terrible siège face à une forte infanterie impériale. Péry réussit une sortie avec ses troupes, mais la ville doit capituler. Le général Friesen devient peu après gouverneur de la place. Ses exigences et celles de ses soldats, avides de boissons et de victuailles, sont exorbitantes. Les registres paroissiaux de Haguenau montrent une poussée des naissances vers 1705-06 du au cantonnement des troupes dans la ville mais aussi à l’arrivée de beaucoup de réfugiés. Poussée également des décès durant la même époque due à la disette.

 

Le roi de France est aux abois. Dans toutes les provinces de France il fait lever des milices pour tenir les forteresses de France et pouvoir envoyer de nouvelles troupes au front. En 1706, Villars prend le commandement des armées du Rhin avec mission de libérer l’Alsace. Il charge Péry de reprendre Haguenau, occupé par 2500 impériaux. Après un intense bombardement par de lourdes pièces d’artillerie, provoquant d’énormes dégâts matériels, la ville se rend. A peine soulagés, les habitants doivent, selon un usage militaire, payer une forte redevance pour le rachat des cloches au titre du droit de conquête.

 

La guerre s’éloigne alors vers d’autres régions et la situation semble redevenir plus normale mais pas pour bien longtemps. Le prix du pain d’ailleurs reste autour de 8δ la livre. Puis en 1708, les éléments se déchainent à nouveau : les interminables chutes de neige de Noel 1708 à juin 1709 et les températures rigoureuses allant jusqu’à -30 degrés provoquent en Alsace, comme dans toute la France, une nouvelle crise terrible de subsistances. Hans-David Kresse de Ribeauvillé appellera ce grand hiver de l’année 1709 « le plus funeste et le plus malheureux de plusieurs siècles ». Des pluies continuelles ont refroidi la terre, les vignes ont gelé, les semailles pourrissent ; le froid intense gèle le Rhin, l’Ill et la Bruche : 2000 paysans cassent la glace sur le Rhin près d’Huningue, de crainte d’un passage des ennemis. Crise frumentaire et vinicole – pas une goutte de vin n’est récoltée – crise démographique, crise sociale. Difficulté dans le ravitaillement des troupes et de la population. Le prix du pain repasse la barre des 12δ la livre. Comme d’habitude famine, surmortalité et misère sévissent dans le peuple et dans l’armée durant toute l’année 1709. En 1710 la récolte est légèrement meilleure ce qui permet une chute des prix. Le pain revient en dessous de 10δ.

 

 

9 – Les dernières années

 

La guerre s’éternise. Les fronts s’enlisent. Le roi est vieux ; Hans Jost aussi. La famille a survécu de crise en crise, de ferme en ferme subsistant comme ils pouvaient. Les trois enfants connus du couple (Jean le jeune, Maria Catharina et Maria Eva) sont toujours vivants. En 1711 on retrouve sa trace dans les registres à l’occasion du mariage de Maria Catharina. Celle-ci se marie le 25 mai avec le veuf Pierre Schaff. Les parents de la mariée habitent alors à Batzendorf. La marraine, Maria Catharina Meister est témoin ainsi qu’un certain Jean-Jacques Wendling.

 

Batzendorf était alors un village de 150 habitants (166 en 1723). C’était un centre de baillage où ce tenait une cours de justice (gericht). Il y avait un prévôt et un sergent de prévôté. Les archives montrent aussi que c’était un petit centre commercial du fait de nombreux litiges impliquant des habitants de ce village. Il y avait une communauté juive (les juifs tenaient en général le commerce du bétail) et beaucoup d’immigrés s’étaient établis dans la commune après la guerre de trente ans ce qui se voit aux noms de certaines fermes (Walschehof, Scwitzerhof, Bayerhof). Il y avait aussi une cour domaniale ancienne mentionnée dès 1326 lorsque le chapitre de Saint-Georges l’acheta à Luckhard Salatin. C’était sans doute la ferme connue sous le nom de Batzendorferhof. Mais celle-ci est rarement mentionnée dans les archives et en ce début de XVIIIe siècle elle ne devait pas être très importante. Elle apparaît une fois dans les registres que j’ai consulté, en 1705 lorsque mourut son fermier Théodore Ridling. Les grands propriétaires sur le ban de Batzendorf étaient les suivants : En 1724, l’abbaye de Neubourg possédait 120ha dans le ban, le chapitre de St-Pierre le Jeune à Strasbourg 42, l’hôpital de Haguenau 48, le chapitre de St Thomas 25, et l’hôpital de Strasbourg 6, 60 paysans de Batzendorf et 12 d’autres communes possédaient ensemble 160ha. Un seigneur 20 ha, des bourgeois d’Haguenau et d’ailleurs 36ha. Quant à la commune elle détenait 160ha. Cette répartition fait que les 24 plus gros propriétaires totalisent 362ha alors que 72 paysans possèdent ensemble 160ha. Aussi, il probable que Hans Jost travailla pour un des grands propriétaires qui devait avoir un troupeau assez conséquent. Son fils Hans le jeune devait travailler avec lui. A cette époque, la partie du ban vers le nord-est appelée aujourd’hui hardt était couverte d’environ 82ha de forêts. C’était probablement en lisière de cette forêt qu’on emmenait paître les bêtes.[27]

 



landscape


Goyen (Jan van) Hollande A rural landscape with peasants and a drover by a track, a village beyond 1600-56 55,9x73 huile sur toile collection privée


Pendant ce temps la guerre tirait à sa fin. Tout le monde en avait assez et d’ailleurs le roi était en bout de vie. Une nouvelle fois on chercha à s’arranger sur les termes de la paix. Il était clair que cette fois la France devrait faire des concessions. Le prix du pain était stable autour de 10δ la livre mais en 1713 une dernière crise éclata, comme pour marquer d’une croix noire la fin de règne de Louis XIV. Cette année-là il y eut une grande invasion de souris qui combinée avec des dévaluations monétaires entraina une nouvelle augmentation des prix. Le pain remonta à 15δ la livre (le sac de froment atteignit 104ß). Il fallut attendre 1715 et la mort du roi de France pour voir les prix chuter à nouveaux. L’année 1715 vit également une bonne vendange. Entre temps on était enfin parvenu à faire la paix (traité d'Utrecht en 1713 et de Rastatt en 1714) pour le plus grand bénéfice de l’Angleterre et de la Prusse, les puissances montantes de ce nouveau siècle. Avec la mort de Louis XIV une page de l’histoire européenne se tournait définitivement. La France aspirait à la paix et à la prospérité et pour l’obtenir elle était prête à céder un peu de sa puissance.

 

Pour la famille Jost aussi cette période est un tournant puisque Hans Jost décéda probablement à la même époque, aux environs de 1715. Avant cela, il semble avoir passé les dernières années de sa vie à Hochfelden, comme nous allons le voir. Après sa mort, sa femme Aurélia et sa fille Maria Eva déménagèrent à Schweighouse. Pourquoi ce déménagement ?

 

En fait comme nous allons le voir au chapitre suivant, Hans le jeune apparaît dès mars 1716 « au service de la famille Niedheimer ». Or celle-ci avait des terres à Schweighouse dont le moulin. On peut donc penser que Hans le jeune travailla en 1716 dans une ferme aux environs de Schweighouse où il emmena sa mère et sa sœur. En fait Schweighouse (qui signifie villa de bétail) était une ancienne cour royale d’origine romaine. A partir du Moyen Age, sont mentionnées la «Schäfferei» (bergerie) et la «Molkerei» (crèmerie) seigneuriales (notamment en 1486 et 1771).[28] D’ailleurs il existe toujours dans ce village une rue de la bergerie où celle-ci était probablement localisée.[29] Un autre indice va dans le même sens comme nous le verrons au chapitre suivant. Aurélia ne survivra pas longtemps à son mari. Elle décèdera le 28 septembre 1716 et fut enterrée au village : « in cemeterio eclesia Schweyghusana ». Elle est dite « honesta vidua Johannis Jost » (honnête veuve de Jean Jost). Aucune mention n’est faite des autres membres de la famille mais deux ans plus tard, le 11 janvier 1718, Maria Eva Jost se maria à son tour à Schweighouse avec Engelbert Kehrer « fils du défunt Martin Kehrer jadis instituteur à Schweighouse. » Maria Eva est dite : « defuncti Johannis Jost, comorantis in Hochfelden, filia legitima », c’est à dire fille du défunt Hans Jost résidant à Hochfelden. Cette mention signifie que Hans résidait probablement à Hochfelden, village de son enfance au moment de son décès. Or il est absent du registre de décès du village. Une explication possible serait qu’il soit mort subitement alors qu’il se trouvait dans un autre village, par exemple Batzendorf, et qu’il ait été enterré dans ce lieu. En tout état de cause, les traces laissées par Hans le vieux montrent assez qu’il passa sa vie à bourlinguer d’un village à l’autre en bordure de la forêt de Haguenau, sans doute dans le but incessant de nourrir sa famille et de trouver du travail. On l’a vu, sa vie ne fut traversée par une chapelet continu de guerres et de crises de subsistance. En 1715, alors que la France tournait la page de l’histoire du roi soleil, dans la famille Jost c’était au tour du fils, Hans le jeune de reprendre le flambeau familial et mener la famille à travers un nouveau chapitre de son histoire.




carte itineraire Hans le
                  vieux

Itineraire de Hans et Aurelia Jost




[1] On peut imaginer deux autres hypothèses : 1) On a noté à Hochfelden la présence d’un autre Hans Jost (ca1670-1711) qui au début du XVIIIe siècle était portier du château de Hochfelden. Mort en 1711 à environ 40 ans, il serait donc né vers 1670. Si ce Hans est un fils de Michel (et un frère d’Antoine), notre Hans serait alors le fils d’un frère non identifié de Michel. Mais cette hypothèse ne me plait pas car d’après les dates, ce frère non-identifié serait plutôt plus âgé que Michel. Or Michel le jeune devait logiquement être le fils aîné de Michel le vieux (même prénom et héritier de l’exploitation paternelle).

2) Notre Hans se serait en fait marié sur le tard (vers 30-35 ans) et serait donc plus vieux que suggéré plus haut. Il pourrait alors être un fils cadet de Michel le vieux. Sa date de décès assez tôt (vers 1715) conforte cette hypothèse. En tant que fils cadet, on comprendrait mieux qu’il ait du quitter le village. Mais cette hypothèse ne me plait pas non plus car il y a un autre Hans Jost (le 3e !) repéré comme habitant à Mommenheim vers 1670-1700 avec un passage à Haguenau en 1674 où nait sont fils Laurent. Autour de 1700, il perd deux fils à Mommenheim (Laurent et Hans). Ce 3e Hans serait né vers 1645 et correspond donc mieux, à mon avis à un fils cadet de Michel le vieux.

[2] « Histoire de Haguenau » Grasser & Traband

[3] Histoire de Haguenau

[4] Histoire de Haguenau

[5] Ainsi le domaine très ancien de Schweighouse viendrait de la « villa » attestée de Lucius, un vétéran de l’armée romaine qui construisit une grande ferme près de l’église protestante, le centre historique du village. (in http://www.mairie-schweighouse.fr). De même Mittelhausen est encore mentionné au VIIIe siècle sous son appellation latine de Mediovilla alors que les lieux environnants sont déjà tous germanisés.

[6] Si le domaine n’était pas d’origine romaine, il aurait probablement été appelé Hardt-hof, « hof » étant le terme allemand traditionel de ferme.

[7] « Histoire de Batzendorf et Harthouse » in « Baztendorf-Harthouse ». Editions Coprur. 1987

[8] « Histoire de Batzendorf et Harhouse »

[9] 28 mars 1677 : mort de Erhard Stumpf fils de Ehrhard « villicus ex Harthausen …. Occubat in villa Harthausen »; 1692 : mort de « Catharina uxor Erhard coloni ibideni »

[10] Histoire des dix villes jadis libres et impériales, Volume 1 par Chauffour

[11] Cartulaire de l'église S. George: de Haguenau, recueil de documents par C. A. Hanauer

[12] Histoire politique et religieuse de Haguenau, Volume 1 par Victor Guerber

[13] Reuss Histoire de l’Alsace au XVIIe siècle

[14] « Une organisation paysanne sous l’ancien régime : la confrérie des bergers du Haut-Rhin » Patrick Schmoll.

[15] Reuss

[16] Une étude sur le cheptel de la Meuse indique que sur 225.000 tête, 40.000 étaient envoyés chaque année à la boucherie soit 18%. « Archives parlementaires de 1787 à 1860: recueil complet des débats »

[17] Ce chiffre passe à 530R si on utilise le chiffre de 18% du troupeau envoyé annuellement à la boucherie.

[18] En admettant que le principe de fonctionnement de la bergerie n’ait pas changé depuis le XVIe siècle.

[19] Hanauer, A., Etudes économiques sur l' Alsace, ancienne et moderne (Strasbourg, 1878).

[20] Journal de la comtesse de Rochefort Madeleine des Porcelets commenté par Charles de Ribbe

[21] « 1693-1694 : Les années de misère - La dernière grande famine de l'Ancien Régime »

http://www.alertes-meteo.com/catastrophe/annees-de-misere-age-glaciaire.htm

[22] « 1693-1694 : Les années de misère - La dernière grande famine de l'Ancien Régime »

[23] Cité par M. Lachiver, les Années de misère/ Paris, Fayard, 1991.

[24] Le métier de Hans Jost n’est pas mentionné dans l’acte. Toutefois c’est sans doute la bergerie qui l’amena dans ce hameau. Les archives mentionnent aussi le droit de bergerie à Kaltenhouse.

[25] L’année 1700 connaît des récoltes et des moissons abondantes : 450.000 hl de blé sont récoltés, un record pour l’époque. http://meteo-alsace-wimmenau.org/pages/climat1687.htm

[26] « Histoire de Haguenau » Grasser et Traband

[27] “L’histoire de Batzendorf et de Harthouse” Alfred Stengel la raconte.

[28] Site officiel de la commune de Schweighouse sur Moder.

[29] La rue de la bergerie est justement à côté de la rue du moulin.


Lorrain - le
                berger

Claude Lorrain "Berger avec son troupeau"
1655-1660
























Haguenau
Haguenau au XVIIe siecle

































Ferme de Harthouse

Une ferme de Harthouse
source: Histoire de Harthouse



















































































Chapelle de Harthouse

Chapelle de Harthouse



















































































Ferme

Jan van Goyen,1633
Paysage

















Pillage a
                  Hochfelden

Anonyme Pays-Bas Pillage d'un village XVIIe siecle. 40x57 huile sur toile Saint-Omer (musée de l'hôtel Sandelin)






























































































Berger

Johann Heinrich Roos
Landschaft mit Hirten und Vieh (Hirtenidylle mit Viehherde), 1673


































































































































































berger

Philipp Peter Roos, called Rosa da Tivoli (Frankfurt 1657-1706 Rome)