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J’ai mis à jour
l’existence de Hans Jost le vieux à
l’été 2010, après avoir
découvert le
passage de Hans Jost le jeune à Haguenau.
Après avoir épluché les registres
de
la paroisse Saint Georges de Haguenau qui assurait alors
également le service
des villages en périphérie de la
Forêt Sainte, j’ai trouvé quelques actes
sur
cette génération antérieure de
notre famille. La première mention de cette
génération est l’acte de Mariage de Hans
Jost et Aurélia Schifert qui fut
dressé en 1686. Curieusement, le clerc qui a
rédigé l’acte a enchaîné
à la
suite un second acte apparemment lié au
précédent qu’il a ensuite
entièrement
barré, signifiant ainsi une erreur : Paroisse
Saint-Georges - 1686 “Montag den 28
Marzten haben hochzeit gehalten der ehrsame landt
bescheidene Junge geselle
Joannes Jost von Hofelten mit die ehrene landt
tugendsame Jungfraue Aurelia
Schifert des Daniels Schifert von Harthusen ehluhe
Dochter testes Caspar
Bachtel et Anna Maria Hofmannin.” [La mention
suivante est entièrement barrée] « Item der
ehrbare landt bescheidene Junge geselle Joannes Jost von
Hardthusen des Michels
Jost von Hardthusen… » La traduction est
la suivante: « Lundi le 28
mars se sont mariés l’honorable et de fait
décent jeune homme Hans Jost de
Hochfelden avec l’honorable et vertueuse jeune fille
Aurelia Schifert honorable
fille de Daniel Schifert de Harthouse. Les
témoins [sont] Caspar Bachtel et
Anna Maria Hofmann. » [mention barrée] « De même l’honnête
et de fait décent jeune homme Hans Jost de
Harthouse [fils] de Michel Jost de
Harthouse... » Le clerc semble
avoir cru un moment qu’il y aurait deux mariages, ou
alors il avait oublié en
commençant le second qu’il avait
déjà écrit l’acte avant de se
reprendre en
barrant la mention du second acte. Ce second acte
évoque étrangement le premier
sauf que dans le premier Hans Jost vient de Hochfelden
et dans le second il
habite à Harthouse. Cette confusion est
probablement due au fait que le mariage
a été célébré dans la
chapelle de Harthouse qui était servie
périodiquement par
un prêtre de la paroisse Saint-Georges de
Haguenau. N’habitant pas sur place,
ce dernier devait mal connaître les habitants du
village et il aura donc mal
compris la requête de mariage qu’on lui
présentait. Toutefois la mention barrée
est quand même un indice probant sur le fait que
le père de Hans Jost
s’appelait Michel. 1- Origine de
Hans Jost Hans Jost est
donc manifestement originaire de Hochfelden. Comme il
s’est marié en 1686 et
qu’à l’époque les jeunes gens se mariaient
vers 23-25 ans, il est fort à parier
que Hans est né vers 1661-1663. Or, comme nous
l’avons constaté dans les
articles consacrés à la famille Jost de
Hochfelden, à cette époque il n’y avait
qu’un seul Jost qui habitait au village, Michel Jost le
jeune. En tout cas
c’est le seul qui apparait dans les registres. Cela nous
donne donc un second
indice allant dans le sens que Hans est bien le fils de
Michel Jost le jeune. Ce
dernier, nous l’avons vu, a épousé
Madeleine Lamarch vers 1660. Hans serait
donc le fils aîné, ou en tout cas,
aîné par rapport à l’autre fils
Antoine,
plutôt né vers 1670. Dans ce cas, si
cette hypothèse est vérifiée,
pourquoi Hans n’a-t-il pas repris l’exploitation
paternelle ? Comme nous le
verrons par la suite Hans exercera le métier de
berger dans les localités au
sud de la forêt de Haguenau, position sociale
somme toute plus basse que celle
de Michel. Explication possible : Nous avons vu
que la situation familiale
de la famille Jost de Hochfelden s’améliora
surtout après la guerre de Hollande
et plus précisément vers 1687-1692. A
cette époque, Hans avait déjà
quitté le
village. Avant, les Jost étaient pauvres, plus
proches d’ouvriers agricoles que
de fermiers. D’autre part la guerre avait détruit
les récoltes ce qui semblait
prouver la supériorité de l’élevage
sur l’agriculture. Les Heidmann qui étaient
alors des exploitants aisés de Hochfelden ont
aussi vu leurs fils se diriger
vers le métier de berger qui devait
présenter de belle perspectives étant
donné
le grand nombre de terres en friches. Dans l’état
actuel de mes recherches, cette hypothèse est
à mon avis la plus probante mais
elle n’est pas la seule.[1] 2-
Environnement économique et social au sortir de
la guerre de Hollande Après le mariage
de Hans Jost nous trouvons deux autres actes attestant
sa présence dans les
environs : 11 mai 1690 –
Naissance à Harthouse de Maria Catharina fille de
Hans Jost « schäfer in
Hardthusen » c'est-à-dire berger. 30 janvier 1695 –
Naissance à Kaltenhouse de Maria Eva fille de
Hans Jost et Odilia (au lieu
d’Aurélia) « conjugum in Caltenhausen
comorantium » (habitant à Kaltenhouse). Il est à parier
que durant cet intervalle de temps, Hans aura eu
d’autres enfants, notamment
Hans « le jeune » mais ses nombreux
déplacements et la destruction de beaucoup
d’archives de cette zone (notamment Batzendorf où
il est signalé plus tard) ne
permet pas de les identifier. Hans le jeune est sans
doute né avant Catharina
(vers 1688) ou juste après (vers 1692) car il
aura un enfant dès 1716. Que peut-ont dire
sur le métier de Hans Jost à cette
époque ? D’abord, toutes les archives
attestent clairement qu’après la guerre de
Hollande qui s’acheva peu après la
destruction de Haguenau en 1678, le pays autour de la
Zorn est à peu près
complètement ruiné. Les paysans n’ont plus
rien. Leurs récoltes ont été
pillées, leurs bâtiments en partie
détruits, leurs champs saccagés et leurs
troupeaux saisis. A Haguenau aussi, en 1680, « la
population est décimée, la
vie économique paralysée, les finances
sont dans un état désastreux, les dettes
immenses. La misère est telle que l’on envisage
d’abord le transfert des deux
orgues, mais comme personne n’en veut à
Strasbourg, il faut se résoudre à les
garder et à descendre les quatre plus grosses
cloches, mises en gage à
l’arsenal de Strasbourg. »[2] Ceux qui ont pu
sauver quelque chose s’étaient
réfugiés avec leurs biens dans une ville
comme
Strasbourg où avaient des relations parmi les
officiers des troupes
d’occupation. Au retour de la paix, c’était donc
surtout les familles de
notables qui étaient en mesure de faire
redémarrer l’économie et embaucher du
personnel. Il n’est donc pas étonnant que Hans
Jost se tourna plutôt vers les
bourgades dépendant de Haguenau plutôt que
vers les villages ruinés de la Zorn. A cette époque,
la région du Kochersberg et la Zorn était
séparée en deux zones bien distinctes
: à l’ouest et au sud de Hochfelden
c’étaient les terres seigneuriales,
dominées par le comte de Hanau-Lichtenberg qui
était l’un des principaux
propriétaires. La réforme protestante
avait été imposée sur ces
régions au
milieu du XVIe siècle. A l’est de Hochfelden et
autour de Haguenau c’était les
terres de la décapole dont les villages
étaient à dominance catholique.
L’étude
des archives indique que les grandes bergeries
spécialisées dans l’élevage ovin
étaient plutôt localisées sur les
terres seigneuriales. Le seigneur contrôlait
d’ailleurs le droit de bergerie et nul ne pouvait
créer une bergerie sans son
accord. Il n’est donc pas étonnant que la
confrérie des bergers de Basse-Alsace
soit patronnée par les comtes de Lichtenberg et
établie sur ses terres à
Pfaffenhoffen où il y avait d’ailleurs un
marché de la laine. Ainsi dans
beaucoup de villages seigneuriaux on trouvait une
bergerie seigneuriale donnée
en général en fermage à un
exploitant qui embauchait des bergers. Pour ces
communes il y avait donc des bergers seigneuriaux et des
bergers communaux qui
gardaient le bétail des agriculteurs du village
et les relations entre les deux
n’étaient pas faciles. Les archives abondent de
conflits entre bergers
seigneuriaux et bergers communaux, notamment par rapport
au droit de passage et
de pâturage. La famille Jost,
quant à elle, semble avoir toujours
été catholique et on ne trouve sa trace
que
dans les villages catholiques. Quant à Hans Jost
le vieux il ne semble avoir
habité que dans la zone allant de la Zorn
(Hochfelden) à Haguenau. Sur les
terres de la décapole, les bergeries semblent
avoir été moins importantes. Les
plus grandes étaient en bordure de la forêt
entre les mains de riches bourgeois
de Haguenau qui utilisaient les friches et les terres
moins fertiles de cette
zone pour faire paître leur bétail.
Certaines de ces bergeries faisaient partie de
grandes fermes de
polyculture dont le cheptel comprenait un bétail
de bovins et ovins. Enfin, il
y avait aussi les petits agriculteurs des villages qui
tous avaient quelques
têtes de bétail. Ceux-ci utilisaient un
berger communal qui passait chaque jour
emmener les bêtes de chacun au pâturage.
Comme nous l’avons dit, dans les
années 1680, cette dernière
catégorie était très affaiblie et
Hans Jost semble
avoir travaillé exclusivement pour les grands
domaines. Une étude du plan
cadastral de 1777[3]
donne
une bonne idée de l’importance de ces grands
domaines autour de Haguenau.
Celle-ci « fait apparaître une opposition
fondamentale entre une foule de
petites et même très petites parcelles, et
un petit nombre de grandes
parcelles-blocs correspondant aux grandes fermes de la
périphérie.[ ] Les petites
exploitations (<1ha, 57% du nombre d’exploitations
total) sont en faire
valoir direct [c'est-à-dire exploitée par
le propriétaire]. Les grandes
exploitations (plus de 8.4 ha [20 arpents], 5.5% du
total) occupent plus de la
moitié des surfaces et sont en
général en faire valoir indirect
[donnés en
location à un fermier]. Il s’agit des «
censes » appartenant à de riches
familles bourgeoises (les Hoffmann possèdent
145ha) à des nobles (de Colomé ou
de Cointoux), à des fondations religieuses,
à la Fabrique de Saint-Georges ou à
l’hôpital, qui est le principal
propriétaire foncier à Haguenau. Ces grand
domaines situés en bordure de la forêt
consacrent une petite part de leur
activité à l’élevage dont le but
est d’améliorer le rendement des terres
pauvres : « La pauvreté des terres de
Haguenau est presque légendaire : Les
friches (la Hardt) y occupent un tiers des surfaces et
la terre ne produit qu’à
grand renfort de fumier, denrée rare et
chère du fait de la faible importance
de l’élevage. Il est d’ailleurs interdit de
vendre du fumier hors du ban de Haguenau,
sous peine d’amende. Et puisque la ville doit supporter
la charge d’une
garnison autant que ce soit une garnison de cavalerie,
pour le fumier : c’est
le point de vue défendu par le Magistrat tout au
long du XVIIIe siècle. »[4]
3- Le domaine
de Harthouse Harthouse, est à
l’origine un grand domaine agricole en bordure de la
forêt de Haguenau. Mentionnée
dès 1105, cette ferme domaniale ou plus
précisément « cour franche »
(sans
impôt dîmer) appartenait alors à des
vassaux de l’évêque de Strasbourg mais son
origine est probablement bien plus ancienne. En effet,
comme Schweighouse ou
Mittelhausen, les lieux en
« Hausen » viennent en
général d’anciennes
fermes romaines (villa), dont les noms ont
été germanisés tardivement
(après le
VIIIe siècle).[5]
Située
sur les friches (Hardt) en bordure de la forêt, la
grande ferme des friches
serait donc devenue « Hardt-
Hausen ».[6]
Grandidier
fait état de plusieurs
mentions de cette ferme au Moyen Age : en 1105 «
marchia Harthusen » à la
limite de la forêt, en 1158 « curtem
Harthusen », en 1208 « grangia Harthusen
», en 1201 « curia que Harthusen dicitur
». Le terme curia (Hof –ferme) est
conservé jusqu’au XIVe siècle. En 1417, on
utilise le terme allemand « der Hove
[hof] zu Harthusen ». Grandidier en retrace aussi
l’appartenance : en
1105, des vassaux laïcs de l’évêque de
Strasbourg lèguent à des chanoines de la
cathédrale 10 manses de terres à
Harthouse. En 1133, le domaine passe à
l’abbaye nouvellement créée de Neubourg
qui le conserve jusqu’en 1526 date à
laquelle, Rodolphe Metsch, abbé de Neubourg,
vendit la cour et la chapelle de
Harthausen, pour neuf cents florins, à
l'hôpital de Haguenau. Celui-ci en
conservera la possession jusqu’au XVIIIe siècle. Comme souvent
avec les fermes datant du haut Moyen Age (par exemple
Hochfelden), avec le
temps le domaine original se retrouve morcelé en
fermes plus petites. A
Harthouse, ce morcellement intervient très tard,
au début du XVIIIe siècle
(avant 1722). Il sera alors partagé en 5
métairies (ou cences). A l’époque qui
nous intéresse, c'est-à-dire la fin du
XVIIe siècle, le domaine était donc
encore géré en un seul bloc. Dès
l’origine (cad au moins depuis 1105), le
domaine comprenait des terres agricoles, des vergers et
des vignes en bordure
de la forêt. La taille originale de 10 manses
correspond environ à 100
hectares ! La ferme était établie
près d’un étang asséché au
XVIIIe siècle.
Le document de 1105 mentionne aussi une
« église » (mais
probablement
seulement une chapelle) dédiée à
Sainte Marguerite. Par chance il existe un
plan de 1696, montrant le domaine à cette
époque en bordure sud de l’étang.
L’étude détaillée d’Alfred Stengel[7]
nous montre même l’évolution du village au
cours des trois derniers siècles. On
y voit notamment le développement du village au
sud du domaine, le long de la
route principale où se trouvaient autrefois les
petites maisons de journaliers
qui travaillaient pour la ferme.
![]() Evolution du domaine de Harthouse
Lorsque l’hôpital
de Haguenau acquit le domaine, son conseil
d’administration nomma un receveur (cad
un comptable en charge de la gestion du domaine) qui
habitait à Harthouse. Il
contrôlait deux exploitations distinctes : la
ferme et la bergerie. Un registre
datant de 1539 mentionne les comptes dressés par
le receveur (« Schaffner » ) des
hospices civils de Haguenau Euchaire Harst avec
dépenses et recettes. La ferme était
dirigée par un chef d’exploitation agricole
rémunéré par l’hopital. Celui-ci
recruta 11 domestiques pour mener à bonne fin les
travaux d’une exploitation
surtout céréalière. Le berger
nommé
également par l’hôpital pour gérer
la bergerie, devait veiller au soin du
troupeau. Il recevait 1/3 du revenu du troupeau tandis
que l’hôpital encaissait
les 2/3. Il était autorisé à
cultiver un lopain avec chanvre et un acre de
betteraves.
Le troupeau était important et comptait en 1540
déjà 520 têtes. Il devait
diminuer par la suite. Initialement parqué dans
la jachère du nord du domaine,
pour la mettre en valeur, on s’aperçut rapidement
que ces pâturages ne
suffisaient plus. Il fallut donc mettre le troupeau en
pacage dans d’autres
communes situées le long de la Moder. On a
retrouvé des comptes de sommes
dépensées pour le pacage dans la
vallée de la Moder. Les terres situées
dans ces
communes étaient assez morcelées (en
moyenne 20 ares par parcelle). D’ailleurs ces
mêmes comptes indiquent que la bergerie ne
disposait que de quelques champs.
Par contre la partie du domaine exploitée par la
ferme formait un ensemble
assez compact.[8]
Dans ce
contexte, le fermier et le berger du domaine sont des
personnages manifestement
plus importants (et plus opulents) qu’un simple fermier
de village ou berger
communal. Vers 1670-73
l'hôpital confie la ferme de Harthausen à
Ehrhard Stumpf de Wittersheim. Concernant
la position de berger, les registres font état
d’un certain Hans Kräbler,
berger à Harthouse en 1674 et d’un Hans Bremer,
berger à Harthouse qui décéda
à
l’hôpital de Haguenau en 1676. Kräbler et
Bremer semblent donc avoir travaillé
à Harthouse à la même époque.
En 1676 il est aussi fait mention du décès
à
Haguenau, d’une certaine Anna-Maria, « fille du
berger de Harthouse ». Cette
période fut très difficile pour tous les
habitants de la région. Stumpf
lui-même ne fut pas épargné. Il
perdit son fils Ehrhard en 1677 et sa femme en
1692.[9]
Lui-même décéda le 29 mars 1704. A
cette date il était toujours « rusticus in
villa Harthausen » mais sa mort dut signifier le
division du domaines en
plusieurs censes car aucun autre fermier
(« villicus ») n’est mentionné
dans les archives. En dehors du domaine
et de la chapelle, la population du hameau ne devait
alors s’élever qu’à une
demi-douzaine de familles car un siècle plus tard
Grandidier compte « environ
15 familles catholiques qui sont de la paroisse de
Saint-Georges. » Chauffour
parle de douze feux. Ce dernier note que l’hôpital
possédait aussi une autre
ferme appelée Falckenhoff plus rapprochée
de la ville.[10]
Sinon dans les environs de Harthouse il y avait d’autres
grandes fermes,
notamment le Batzendorferhof à Batzendorf au sud
du village, Birkwald à l’est
près de Weitbruch et le Meyershof, au nord, ces
deux derniers domaines
appartenant à la paroisse St-George. Concernant
le Meyershof qui possédait aussi
une bergerie de longue date, il fut vendu au
début du XVIIe siècle à la famille
Mock (ou Mack ?) mais au XVIIIe siècle la
propriété est de nouveau sous le
contrôle de Saint-Georges. Il est probable
qu’Hans Jost obtint le poste de berger à
Harthouse après son mariage grâce à
son beau-père qui plus tard est mentionné
comme marchand à Strasbourg. Il y
resterait quelques années (moins de 10 ans.) En
1690 la famille Jost est donc
établie à Harthouse où est
baptisée Maria Catharina. Son parrain est «
Caspar
Bechtell stroschnider [strohschnitter] alhia »
c'est-à-dire moissonneur en ce
lieu et la marraine est Maria Catharina Meister. Le
baptême a été
célébré par
le recteur de Saint-Georges. La marraine était
probablement liée à la famille
du pelletier Martin Meister (peut-être
était-ce sa femme qui s’appelait aussi
Maria Catharina). La famille Meister continuera
d’apparaitre parmi les
relations des Jost jusqu’à la
génération suivante de Hans le jeune. On
note
d’ailleurs que Maria Catharina porte le prénom de
sa marraine comme c’était
parfois l’usage à l’époque. En tant que
berger, Hans devait avoir des relations
professionnelles avec les corps de métiers qui
pouvaient acheter les produits
de son troupeau c'est-à-dire la laine, le cuir et
la viande. Le pelletier
Meister (le pelletier est un artisan
spécialisé dans le travail du cuir)
était
donc peut-être un client de la ferme de Harthouse.
On note d’ailleurs qu’en
1694, Martin Meister choisit la marraine de son nouveau
né Maria-Esther dans la
famille Mack (il lui donne aussi son prénom) qui
possédait peut-être encore à
cette époque la ferme du Meyershof. Quand au
moissonneur Bechtell il était
probablement employé à la ferme
gérée par les Stumpf. 4- le service
religieux à Harthouse Après avoir été
dédiée à Sainte Marguerite, La
chapelle de Harthouse est placée sous le
patronage de St-Wendelin. Comme nous l’avons dit, le
mariage de Hans Jost a très
probablement eut lieu dans cette chapelle, comme aussi
le baptême de
Maria-Catharina. Celle-ci était desservie par un
prêtre de Haguenau qui venait
y célébrer les mariages et les
enterrements. Peut-être y venait-il
également y
célébrer occasionnellement des messes mais
le service régulier de la chapelle
de Harthouse ne date que du siècle suivant comme
l’indique les documents
trouvés dans les archives. On trouve ainsi une
ordonnance de l’évêque de
Strasbourg datant de 1739 réglant les offices de
Saint-Georges pour le chapitre
et la paroisse: « Le curé pourra
de droit faire indistinctement toutes les fonctions
paroissiales quand il le
jugera à propos, et les cérémonies
des fiançailles et célébrations des
mariages
lui seront spécialement réservées.
II jouira seul des honoraires qui en
reviendront, même lorsqu'elles seront faites par
ses vicaires, à l'exception de
celles faites à Kaltenhausen et Harthausen, comme
il sera dit cy après. Les deux vicaires
seront alternativement chargés par semaine de
desservir la paroisse, l'un dans
l'intérieur de la ville de Haguenau, l'autre
à Kaltenhausen. [ ]. Les vicaires
auront toutes les offrandes et casuel de Kaltenhausen et
Harthausen, à
l'exception des droits de mariage qui appartiendront par
moitié au Sr curé. »[11] L’ordonnance
mentionne les mariages célébrés
à Harthouse mais un service régulier n’est
requis que pour Kaltenhouse. Un service religieux
régulier à Harthouse ne sera
mis en place que vingt ans plus tard: « Il y a à
Haguenau un collège de jésuites,
composé du père recteur, et de huit autres
pères; ils enseignent jusqu'à la
rhétorique inclusivement, et sont chargés
des
sermons et catéchismes à Saint-Georges les
dimanches et fêtes de l'année. Le
curé fait en outre des catéchismes pendant
le carême. Il y a sur cette paroisse
un couvent de conventuels de Saint-François,
composé de douze pères, et un
autre de capucins, comptant vingt-cinq religieux.
Harthausen et Birkwald
dépendent de Saint-George. [ ] Les ordonnances de
l'évêque à la suite de sa
visite [en 1759] prescrivent que […] les femmes,
à l'église, soient séparées
des hommes; [que le recteur] assure à Harthausen
une messe dominicale tous les
quinze jours; invite le recteur à faire donner de
temps à autre, un sermon
français à Saint-Georges pour
l'état-major de la place et un certain nombre de
familles françaises fixées à
Haguenau. »[12] A la fin du XVIIe
siècle, les familles de Harthouse devaient donc
probablement fréquenter
l’église voisine de Batzendorf pour la messe
dominicale. Il n’est donc pas
étonnant que Hans Jost apparaîtra plus tard
dans ce village. 5- Le
métier de Berger à la fin du XVIIe
siècle 5.1 - Etat du
cheptel alsacien Dans son ouvrage
sur l’Alsace au XVIIe siècle, Reuss nous donne
une idée assez précise de
l’importance et de la qualité du cheptel alsacien
à cette époque :[13] « l'Alsace du
XVIIe siècle, pas plus que de nos jours,
n’était une contrée
particulièrement
propre à l'élève des bestiaux. Elle
ne pouvait rivaliser, même de loin, avec la
Suisse et la Frise, et les étrangers remarquaient
volontiers que les types de
ses races chevalines, bovines et ovines n'étaient
nullement de premier choix.
Mais si la qualité faisait défaut, le
nombre des sujets compensait, dans une
certaine mesure, l'infériorité des
produits locaux. Les chevaux semblent
n'avoir pas été très abondants dans
la Basse-Alsace, car on s'y servait
beaucoup de bœufs comme bêtes de trait ou de
labour. Ils étaient d'ailleurs
d'assez petite taille. A la fin du siècle, la
statistique gouvernementale
admettait, en chiffres ronds, l'existence en Alsace de
22.000 chevaux, étalons
et hongres, et de 10.000 juments, presque tous «
d'une mauvaise et petite
espèce », disait le document officiel. Le nombre des
bêtes à cornes était infiniment plus
considérable, d'abord parce qu'elles
étaient plus facilement utilisables à des
fins diverses, et surtout parce que
l'élevage en était plus facile,
grâce aux vastes pâturages de la montagne.
La
race bovine d'Alsace était médiocre, les
vaches petites et mauvaises laitières
; aussi, de temps à autre, les seigneurs
territoriaux les plus riches et les
plus soucieux du bien-être de leurs sujets
faisaient acheter en Suisse des
bêtes de choix, afin d'améliorer
l'espèce. C'étaient surtout les sires de
Ribeaupierre, possesseurs des vastes pâturages
alpestres des Hautes-Chaumes,
entre la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines et
celle de Munster, qui se
distinguent au XVIIe siècle par
l'intérêt qu'ils témoignent à
l'élève du
bétail, et y consacrent des sommes assez
considérables. Ainsi malgré toutes les
épidémies et les guerres, la statistique
enregistrait à la fin du XVIIe siècle
un total de 51,000 bœufs et vaches pour la Haute et
Basse-Alsace.
![]() Roos (Johan Melchior) Allemagne Berger et son troupeau 1700-31 75x136 huile sur toile Grenoble (musée de Grenoble)
L'élevage des
moutons était assez considérable, surtout
dans la seconde moitié du XVIIe siècle,
et il se développa encore au XVIIIe. Nous
trouvons sur les terres des
Hanau-Lichtenberg, des comtes palatins de Veldence, des
Ribeaupierre, etc., de
nombreuses bergeries seigneuriales, établies,
soit dans le but plus immédiat de
produire de la viande de boucherie, soit dans un but
plus industriel, afin de
fournir de la laine aux fabricants de tissus. Les
comptes administratifs
relatifs à ces établissements domaniaux
qu'on conserve dans les archives,
permettent d'en suivre de près l'organisation
matérielle et le fonctionnement,
soit dans la Haute, soit dans la Basse-Alsace. Là
aussi, les Ribeaupierre
méritent d'être nommés au premier
rang pour le soin qu'ils apportent à la
gestion de cette branche de leurs domaines. Ces
bergeries étaient généralement
bien garnies; celle de Heitern, dans la Haute-Alsace,
par exemple, comptait 409
moutons, jeunes et vieux, en 1670, et 577 moutons en
1672; le rapport présenté
le 9 mai 1687 sur celle d'Obermodern, dans la
Basse-Alsace, mentionne également
plus de quatre cents animaux. Les chèvres
semblent avoir été peu nombreuses en
Alsace au XVIIe siècle. Il n'en est guère
fait mention que dans de petites localités de
montagne, aux pâturages abrupts
et pauvres, où par unités ou par
très petits groupes, elles appartiennent aux
plus déshérités des habitants. Dans
certaines régions du comté de
Ribeaupierre,
elles passaient dehors les nuits de la belle saison et
devenaient ainsi presque
sauvages. Leur lait servait à faire un fromage
peu apprécié dans la plaine, et
leur valeur marchande ne doit pas avoir
été considérable. Le porc était,
par contre, l'animal domestique, ou du moins le
quadrupède le plus répandu en
Alsace, et fournissait la viande de boucherie par
excellence au XVIIe siècle. «
Fraîche ou salée, écrivait Maugue,
elle fait la principale nourriture des
Alsaciens. » Aussi la race porcine, plus petite
d'ailleurs que celle de France,
« à la taille courte et ramassée
», au « poil roux ou noir », a-t-elle
partout
ses représentants, dans l'enceinte des villes les
plus importantes comme
Strasbourg ou Colmar, aussi bien que dans le plus petit
village. Le chiffre des
animaux qu'il est loisible d'y héberger sous son
toit, est sans doute fixé
d'une façon sévère par les
ordonnances des gouvernants des cités, — à
Strasbourg, le Magistrat n'en permettait que trois par
maison, — mais ces
ordonnances sont sans cesse éludées, et il
résulte même de cette
désobéissance
générale de véritables dangers pour
la santé publique. La plupart des porcs
heureusement habitent la campagne, dans les petites
villes et les villages
disséminés sur le pourtour des immenses
forêts de plaine de la Hardt, de
Haguenau, du Biemvald, etc. Ils y pullulent; les seuls
bourgeois de la petite
ville d'Ensisheim possèdent, à la date du
6 septembre 1603, 626 porcs, et en
1605, l'ensemble de tous ceux qu'on mène à
la glandée dans la forêt de la Hardt
se monte à 2,340 têtes. Sans doute, la
guerre de Trente Ans fait d'énormes
trouées dans les réserves animales, comme
dans la population humaine de
l'Alsace. Mais dès 1648, le garde-forestier de
Gross Kembs signale dans son
petit triage la présence de 486 bêtes, et
l'état général des participants
à la
glandée de la Hardt soumis à la
Régence royale pour l'année 1650, indique
déjà
de nouveau un total de 2,614 animaux. Le droit de
glandage [c'est-à-dire de
laisser les porcs dans la forêt pour manger les
glands] s'exerçait d'ordinaire
depuis la Saint-Michel (29 septembre) jusqu'au jour des
Rois (6 janvier). » 5.2 Les grands
troupeaux Comme l’a indiqué
Reuss, c’est sur les terres seigneuriales (surtout
celles des
Hanau-Lichtenberg) qu’on trouvait les plus grandes
bergeries comme à Obermodern
où la bergerie contenait 409 moutons on 1687. Les
bergeries de Haegen,
Imbsheim, Berlingen, Weinberg, Ingwiller, Morsbronn,
Kutzenhausen, etc…
devaient avoir des tailles similaires. De plus petites
bergeries semblent avoir
été établies à Brumath,
Hoerdt, Geiswiller, Cleebourg, Uttwiller, Preuschdorf
et Wilshausen près de Hochfelden. Quasiment
toutes ces bergeries étaient louées
à des fermiers qui payaient en
général quelques centaines de florins
suivant la
taille et la période pour un bail de 6 ans. Par
exemple pour l’année 1726 on
trouve la trace d’un bail de 440 florins payé
pour la bergerie de Berlingen et
un autre de 283 florins pour la bergerie de Weinberg. Le
bail de la bergerie
d’Imbsheim était de 150 florins + 2 moutons
à la fin du XVIIe siècle, de 280
florins en 1745 et 335 florins en 1751. D’après
l’étude de Patrick Schmoll, les
seigneurs de Ribeaupierre possèdaient quatre
bergeries dans leur bailliage de
Heiteren qui nourrissaient, selon les époques, de
300 à 600 moutons et agneaux.
Sur l'Ochsenfeld, à Erbenheim, une autre grande
bergerie existait, propriété de
l'abbaye de Lucelle dont le cheptel qu'elle
gérait pouvait atteindre jusqu'à 1
200 bêtes et la bergerie proprement dite pouvait
faire hiverner 800 bêtes. En plus des
grandes bergeries seigneuriales, La plupart des villes
géraient elles aussi des
grands troupeaux de bétail plus varié. Ce
bétail « citadin » sera amené
à
disparaître au XVIIIe siècle mais au XVIIe
siècle il était encore conséquent
et
géré par des bergers communaux. Ainsi
d’après Reuss « à Strasbourg, en
1611, le
berger du faubourg de Saverne avait à garder un
troupeau de cinq cents vaches ;
en 1634, on enlevait celui de Colmar qui comptait deux
cents têtes de gros
bétail, et 30 vaches à la ville de
Guémar; à Lauterbourg, un recensement de
1654 constate la présence de 119 vaches dans la
ville, et encore en 1680, un
règlement spécial du Magistrat de
Strasbourg (Hirtenordnung) obligeait les six
bergers de la ville à conduire chaque jour au
pâturage le bétail des citoyens
et leur indiquait les maisons de chaque quartier
où ils devaient sonner du
cornet pour rassembler leurs ouailles. » ainsi
vers 1680, il est fortement probable
que Haguenau aussi avait son troupeau de bétail
que les bergers communaux
emmenaient paître durant la journée. Bien
entendu, tous ces troupeaux, grands
et petits créaient du passage sur les prés
et autres cultures de la région,
broutant et éventuellement abimant quelque peu
ces terrains d’où les nombreuses
réclamations surtout entre bergers concurrents.
Des droits de passage étaient
facturés aux propriétaires. A Haguenau,
autour de la forêt on réservait en
général les terres les plus pauvres aux
pâturages. Ainsi par exemple à
Morsbronn au début du XVIIIe siècle, les
archives ont gardé la trace d’un
litige entre la commune et le berger qui tient 2
troupeaux. Les jésuites s’en
prennent aussi au berger au sujet du passage des
troupeaux et de l’utilisation
de certains prés par le berger. A Obermodern
aussi on relève des plaintes
contre le berger pour avoir fait paître son
troupeau dans un pré. 5.3 Le savoir
faire du berger Au XVIIe siècle,
les éleveurs utilisaient la vaine pâture
pour nourrir leurs troupeaux. Celle-ci
consistait à envoyer le troupeau sur un «
parcours » de terres en jachère, de
friches communales, de champs après la moisson et
de prairies après la
fenaison, ce qui permettait aux petits agriculteurs
d’élever quelques bêtes en
les envoyant avec le troupeau communal à moindre
frais. L’inconvénient de cette
méthode était qu’elle réduisait
sensiblement les rendements du regain, les bêtes
foulant et broutant tout. En cette fin de
XVIIe siècle, malgré la mise en place de
quelques prairies artificielles en
bordure de la forêt de Haguenau, les «
parcours » des bergers de la plaine de
la Zorn avaient donc encore de beaux jours devant eux.
Comme le note très bien
Patrick Schmoll, le berger restait donc ce
médiateur qui devait négocier au
mieux le passage de son troupeau sur des terrains dont
la propriété était
parfois ambigüe surtout après une
période de guerre : « Sur un espace foncier
morcelé, le berger doit connaître les
limites entre les terres des uns et des
autres, ainsi que celles du ban du village pour ne pas
empiéter sur celui du
village voisin. D'autant plus que, guerres et autres
catastrophes aidant, les
archives notariales et les livres terriers ont parfois
disparu, les témoins du
temps sont morts ou ont la mémoire plus ou moins
complaisante, les bornes disparaissent, faute
d'entretien, sous la végétation,
notamment dans la forêt de la Hardt, quand elles
ne sont pas simplement
déplacées par intérêt. La
mémoire des indices (telle pierre, tel arbre, tel
ruisseau) qui marquent les limites entre un champ et
celui du voisin, est donc
essentielle, elle est une condition de la
prévention des conflits à
l'intérieur
de la communauté, entre les communautés,
et entre la communauté et le seigneur.
Cette mémoire, le berger qui circule aux limites
du ban, en est souvent le dépositaire.
Si l'on ajoute que le berger peut avoir à
s'occuper des bêtes de propriétaires
différents, entre lesquels il doit assurer une
équité de traitement, on
comprend En plus de sa
fonction de médiateur, le berger est aussi
souvent le seul expert en matière de
soins animaliers : « Dans un pays de cultivateurs
moins préoccupés du rendement
du bétail que de celui des terres, et
portés à utiliser les bêtes
jusqu'à
l'épuisement, le berger est au contraire celui
qui connaît les animaux, sait
les marquer au signe de leur propriétaire, les
nourrir, reconnaître et prévenir
leurs maladies, les soigner, les sélectionner
pour la tonte, la boucherie ou la
reproduction. »[14] Il n’y avait
évidemment pas de vétérinaire pour
soigner les bêtes malades et les remèdes
étaient souvent limités. Reuss nous dit
à ce propos : « On ne connaissait
guère
de moyens scientifiques pour venir en aide aux animaux
atteints de maladies,
surtout quand celles-ci étaient contagieuses.
Nous avons bien rencontré l'une
ou l'autre fois, dans les comptes d'exploitations
rurales la mention de «
thériaque pour les bestiaux », mais nous
ignorons ce que ce pouvait être et
comment l'on en faisait usage. Les paysans allaient
demander aux curés et aux
religieux de l'eau bénite pour la faire boire
à leurs bêtes, et le remède
était
efficace, à ce que nous assure l'une de nos
sources. Lors de la peste bovine de
1682, au dire d'un chroniqueur, une partie des
bêtes malades fut sauvée parce
qu'on leur raclait la langue jusqu'au sang avec une
cuiller d'argent, et qu'on la
frottait ensuite avec un chiffon de laine rouge,
trempé dans du sel et du
vinaigre. » En tout état de
cause, en cette fin de XVIIe siècle la
spécialisation du berger fait que sa
compétence est recherchée non seulement
par les grands exploitants mais aussi
par les bouchers et les bergeries seigneuriales. Sa
maison, d'abord à
l'extérieur du village, passe au centre, à
proximité de la maison commune. Il
bénéficie, comme le prévôt,
le curé, et l'instituteur, d'une exemption de
corvée. Patrick Schmoll nous assure que dans
certains cas, les bergers les plus
habiles qui ont su trouver des soutiens auprès
des grands fermiers et
propriétaires devinrent même des notables
parmi lesquels seront recrutés des
prévôts: il cite les Mendlin à
Réguisheim ou les Ebelin à Hirtzfelden. Pour le berger
spécialisé dans l’élevage ovin,
chaque année, l’époque de la tonte en mai
marquait une période importante. D’ailleurs la
charge de travail nécessitait
l’aide de journaliers : « Chaque année,
à l'époque de la tonte, le personnel
ordinaire,
assez restreint, était renforcé par des
bergers-adjoints et surtout par des
tondeurs ambulants, qui étaient nourris et
recevaient, en outre un salaire,
soit fixe, soit proportionnel au nombre de bêtes
qu'ils débarrassaient par jour
de leur toison. La tonte des 130 moutons de la bergerie
de Guémar, en 1612,
coûta à la seigneurie de Ribeaupierre 116
livres de bœuf, et dix schillings dix
deniers seulement en numéraire, soit un total de
4 florins 8 schillings. En
1670, à Heitern, on payait 3 pfennings pour la
tonte de chaque mouton, et de
plus 3 batz (soit environ 60 centimes de valeur
actuelle) pour la nourriture
des quatorze personnes employées à tondre
les 409 moutons. A ces sommes il faut
ajouter le prix de seize mesures de vin bues par les
travailleurs, et les frais
du transport de la laine à Mulhouse, ce qui donne
un total général de 15
florins 1 batz 3 deniers de dépenses pour toute
l'opération. C'était en effet
aux tisseurs de Mulhouse, à moins que ce ne
fût aux fabricants de bas de
Colmar, que se vendaient d'ordinaire les toisons des
bergeries de la
Haute-Alsace; celles de l'Alsace septentrionale
étaient transportées d'habitude
à Strasbourg ou encore à d'autres villes
voisines. Les particuliers et les
communes qui envoyaient leurs troupeaux de moutons
paitre sur les terres
seigneuriales, ne payaient également, comme pour
le gros bétail, qu'une
redevance assez faible, ayant le plus souvent le
caractère d'un droit de
reconnaissance plutôt que d'un impôt fiscal.
»[15]
En matière de
revenus, on peut donner l’exemple cité dans les
archives du Bas-Rhin de la
tonte de la bergerie seigneuriale d’Obermodern du 9 mai
1687. Il y avait 409
pièces de bétail dont la tonte rapporta
304 florins, 4 schillings, 4 deniers. A
titre de comparaison, vers la même période
la vente de 100 pièces de moutons a
Jean-Léonard Kress, boucher a Strasbourg,
rapporta la somme de 412 florins, 5
schillings. 5.4 Les foires
régionales Le berger comme
les agriculteurs et les artisans dépendait en fin
de compte de la vente des
produits de l’élevage que ce soit la laine, le
cuir, le lait, le fromage ou la
viande. Pour vendre leurs produits, les exploitants se
rendaient aux foires
régionales. D’après Reuss les foires
alsaciennes du XVIIe siècle sont en
décadence : « En 1698, La
Grange pouvait déclarer dans son Mémoire
qu'il n'y avait plus de foires ni de
marchés importants en Alsace. « On n'en
excepte pas même les foires de
Strasbourg, qui étaient très
fréquentées pendant la paix, par le
concours d'un
grand nombre de marchands de Francfort, Nuremberg et
autres lieux
d'Allemagne... Depuis les guerres, il n'y a eu que les
marchands de Strasbourg
et ceux des environs qui y ont apporté leurs
marchandises. » L'intendant ajoute
un peu plus loin : « Les autres foires et
marchés de la province sont peu
fréquentés ; il ne s'y fait guère
d'autre trafic que celui des bestiaux. » Il n'en avait pas
toujours été ainsi. Avant la guerre de
Trente Ans, les foires de Pfaffenhoffen,
par exemple, tenues le samedi après la
Saint-Georges (le 23 avril) et le samedi
avant l'Exaltation de la Sainte Croix (le 14 septembre),
jouissaient d'une
réputation sérieuse comme centre du
commerce de la laine pour la plus grande
partie de la Basse Alsace. En fait un édit du
comte de Hanau-Lichtenberg,
promulgué en 1602, ordonnait à tous ses
sujets de porter la laine de leurs
moutons à Pfaffenhoffen et leur défendait
de la vendre en quelque autre endroit
que ce fût. (Kiefer, Pfarrbuch, p. 305.)
![]() Roos (Johann Heinrich) Allemagne Un marché aux bestiaux 1676 125x160 huile sur toile
Quand le pays
était tranquille, quand les paysans et les
bourgeois vendaient bien leurs vins
et leurs céréales, et qu'ils avaient de
l'argent dans leurs poches, les foires
d'Alsace, surtout celles des petites villes,
présentaient d'ailleurs, même au
XVIIe siècle, un aspect suffisamment
animé, et nous pouvons en croire là-dessus
le témoignage de témoins oculaires. Voici
la description de celle d'Altkirch,
faite en 1675 par l'auteur anonyme des Mémoires
de deux voyages en Alsace. «
Cette foire du mois de juillet, dit-il, fut assez belle.
Toutes les rues
étaient remplies de tentes de marchands. On y
était étourdi par les bruits des
bateleurs et des chanteurs de chansons, sans compter
celui des garçons
chirurgiens qui allaient de tous côtés
frappans d'un bâton sur un bassin de
cuivre, qui est le signal pour ceux qui se veulent faire
ventouser. Les dehors
de la ville servaient de marché aux bestiaux et
aux chevaux que les Juifs y
avaient amenés. On ne voyait que gens buvans et
se réjouissans. La noblesse des
environs s'était parée de ses habits
à la française du temps passé pour
venir à
la fête et les villageoises avec leurs cotillons
à bandes de toutes couleurs, y
dansaient au son des musettes, des tambours et des
fluttes champêtres. » 5.5 - La
confrérie de Basse-Alsace Pour parer aux
aléa de la situation économique et
s’entraider au sein de la profession, les
bergers alsaciens s’étaient organisés
très tôt en confréries. Il y en
avait une
pour la Basse Alsace et une autre pour la Haute Alsace.
Celle de Haute Alsace
se rassemblait à Hirzfelden alors que celle de la
basse Alsace se rassemblait à
Pfaffenhoffen. Cette dernière était
patronnée par le Comte de Hanau-Lichtenberg
et de fait était dominée par les bergers
du comté. Les archives de cette
confrérie commencent avec un acte de 1659
établissant les articles de la
confrérie. Dans ce document sont cités
trois bergers de la confrérie servant de
témoins ou délégués à
savoir le berger de Pfaffenhoffen, celui de Hoerdt et
celui de Menchhoffen, tous les trois donc issus de
villages des Lichtenberg. Un
acte complémentaire de 1684 cite les trois
mêmes bergers. Il faut attendre le
renouvellement des articles en 1745 pour voir apparaitre
des bergers de la
décapole. Dans ce dernier document la liste des
délégués contient 5 bergers du
comté de lichtenberg, 3 bergers de la
décapole (dont Hans Jost le jeune) et un
de la baronnie de Flenckenstein. On peut donc se
demander si au XVIIe siècle
les bergers de la décapole participaient à
la confrérie. S’ils en faisaient
partie, leur rôle devait être marginal
puisque aussi bien les grandes bergeries
que le marché de la laine se trouvaient sur les
terres des Lichtenberg. Il est
probable que les grands domaines de polyculture autour
de Haguenau vendaient
surtout leur production à Haguenau et à
Strasbourg. Il est difficile
de dire si l’origine de la confrérie de
Basse-Alsace était antérieure à la
guerre de trente ans mais c’est probable. En effet les
origines de la confrérie
de Haute Alsace semblent bien remonter au XVe
siècle sous le nom de la
confrérie Saint Michel (Sankt Michaelis
Bruderschaft). Or il se trouve que la Saint-Michel
était aussi le jour de fête des bergers de
Basse-Alsace. Par la suite, la
confrérie de Haute-Alsace aurait
été démantelée après
la guerre de paysans en
1525 pour être restaurée à nouveau
en 1584. Les statuts sont confirmés en 1649.
Il est donc fort à parier que la Basse Alsace
jouissait d’une organisation
similaire à un moment donné avant la
guerre de trente ans. Dans son étude,
Patrick Schmoll nous donne quelques traits du
fonctionnement de la confrérie de
Haute Alsace : « La Confrérie fonctionnait
comme une corporation. Elle
délivrait les lettres patentes établissant
les connaissances et compétences du
pâtre. Le travail chez un employeur était
soumis aux règles définies par la
Confrérie, et notamment, en cas de cessation, au
respect d'un préavis et à la
remise d'un compte-rendu précis sur l'état
des troupeaux. En contrepartie, les
rémunérations devaient également
être réglementées et un montant
minimum
garanti. Les querelles, conflits entre employeurs et
employés, plaintes pour
fautes professionnelles, étaient
réglés au sein de la Confrérie.
Peut-être
même, en raison de la compétence et de la
position sociale des maîtres de
confrérie, celle-ci eut-elle un rôle de
première instancepour le règlement
amiable des différends sur les limites et
mitoyennetés de pâturages, entre
particuliers, entre communautés partageant un
même ban, ou entre communauté et
seigneur. La Confrérie était
dirigée par quatre maîtres de
confrérie, sous
l'autorité du prévôt nommé
par la Régence d'Ensisheim. Elle était
placée sous
le patronage de Saint-Barthélémy, patron
des bouchers et des éleveurs de
bétail, et de Saint-Michel, à qui
était dédié l'autel de
l'église de
Hirtzfelden. Dans ses statuts, elle est également
dite "Confrérie de
Saint-Michel". Elle se réunissait une fois par an
à Hirtzfelden à la
Saint-Barthélémy. Le
désintérêt apparent des Seigneurs de
Ribeaupierre pour la
mise en place de cette organisation continuera
apparemment à s'exprimer par
leur absence de fait dans l'organisation. » Nous étudierons
plus précisément la confrérie de
Basse-Alsace qui n’affecta plus
particulièrement notre famille qu’au
siècle suivant lors de notre analyse du
renouvellement de 1745. En ce qui concerne Hans le
vieux, en cette fin de XVIIe
siècle son activité se cantonne plus
particulièrement aux villages catholiques
en lisière de la grande forêt et au
marché local de Haguenau peu dépendant des
décisions prises à Pfaffenhoffen ou
à Bouxwiller par les seigneurs protestants
de Hanau-Lichtenberg. 5.6 – Les
revenus du berger Les chiffres cités
dans les sections précédentes permettent
d’estimer les revenus dont jouissait
Hans Jost le berger. Une tonte rapportait environ 89δ
par mouton pour un coût
de 4.4δ. Cela donne un net revenu de 85δ ou 7ß par
mouton. Un mouton envoyé à
la boucherie rapportait environ 41.25ß. A
l’époque de Hans Jost, le troupeau de
Harthouse devait compter environ 400 moutons. Si on
considère que chaque année
environ 10% du troupeau était envoyé
à la boucherie,[16]
le reste rapportant le prix de la tonte, cela fait un
revenu net de 255R pour
la tonte et 165R pour la boucherie, soit un total de
420R.[17]
A cela il fallait ajouter les revenus du lait et du
fromage des brebis. Pour confirmer
ces chiffres considérons, le bail payé par
les fermiers de bergerie cité
précédemment. Les chiffres donnés
semblent indiquer que le bail payé par les
fermiers correspondait environ à 1R par mouton
soit environ 400R pour un
troupeau de 400 têtes. Si le fermier payait ce
montant, c’est qu’il devait
réaliser un revenu total d’au moins 500R ce qui
montre que l’estimation
ci-dessus est plutôt dans la fourchette basse.
Comme nous l’avons dit, la
bergerie de Harthouse n’était pas confiée
au fermier mais le berger travaillait
directement pour l’hôpital sur le principe du
métayage qui lui donnait un tiers
du produit du troupeau.[18]
Donc sur 420R, Hans Jost recevait 140R ce qui
était considérable. Quand on
considère qu’à Hochfelden Michel et
Antoine gagnaient environ 100R du produit
de leur fermage (a quoi il fallait ajouter le produit
des autres activités comme
le tissage et l’élevage), on en déduit que
le berger d’un grand domaine comme
celui de Harthouse avait des revenus similaires ;
en tout cas bien
supérieurs à ceux d’un journalier (20R/an)
ou d’un berger communal. On comprend
mieux pourquoi Hans décida de s’engager dans
cette carrière plutôt que de
suivre le chemin de son père qui vers 1680 devait
gagner bien moins que cela. 5.7 – Les
années 1680 propices aux éleveurs Malgré la crise
bovine mentionnée plus haut, les années
1680 furent marquées par le
rétablissement économique. En effet
après la guerre de Hollande, le retour de
la paix permet une chute des prix et la reconstruction
des moyens de
production. L’étude détaillée d’A.
Hanauer réalisée au XIXe sur les prix
historiques pratiqués à Strasbourg nous
permet de suivre cette évolution. Il nous
donne les prix annuels du rézal de blé
ainsi que les éléments permettant d’en
déduire le prix de la livre de pain. La courbe
générée par cette étude
montre
qu’en période normale, le sac de blé
coûte moins de 40ß et le pain moins de
6δ/livre. Durant les périodes de guerre, de
crise, ou de disette les prix bien
sûr se mettaient à grimper. Ainsi on voit
que si les prix élevés ont duré en
Alsace jusque en 1681, date du siège et de la
prise de Strasbourg par les
Français, dès 1682 le prix du pain
était retombé à son niveau
d’avant-guerre
autour de 4δ la livre ou 25ß le sac de froment.
Ces prix restèrent au même
niveau durant le reste de la décennie. Avec le
prix des céréales au plus bas, beaucoup
de paysans furent tentés de sauter le pas de
l’agriculture à l’élevage. Hans
Jost profita de son mariage en 1686 pour prendre un
place à la bergerie de
Harthouse, probablement grâce à son beau
père Daniel Schiffert. Les trois frères
Heidmann firent de même, eux qui pourtant à
la génération précédente
avait des
chevaux et plusieurs parcelles en fermage. Dans
ces années-là, le berger qui
était payé en nature par une partie du
produit de la vente de laine ou de viande, optimisait
donc ses marges puisque
le pain qu’il achetait pour sa consommation était
au plus bas. Autre avantage,
il n’avait pas besoin d’investir dans des moyens de
production (chevaux,
machines agricole, étable, grange…) et
était finalement peu dépendant des
conditions climatique. Donc de ce point de vue, on peut
mieux comprendre
pourquoi le fils ainé de Michel Jost n’a pas
repris la ferme familiale surtout
qu’à cette époque les moyens de Michel
devaient encore être modestes (les
mentions plus fréquentes dans les registres
paroissiaux ne se multiplient qu’après
1690.) 6- La crise des
années 90 Après quelques
années de prospérité, une nouvelle
crise éclata en 1689. Celle-ci trouve sa
source en 1688 lorsque la guerre éclata en
Angleterre. Le roi Jaques II
soupçonné de vouloir rétablir le
catholicisme dans le pays, fut déposé par
son
peuple et son gendre Guillaume d’Orange en janvier 1689.
Louis XIV tenta alors
d’aider le roi déchu à reconquérir
son trône par les armes mais il se retrouva
bientôt
en conflit avec une vaste coalition, celle de la ligue
d’Augsbourg (Angleterre,
Provinces-Unies, Autriche, États d'Allemagne,
Espagne). Bien que cette nouvelle
guerre se déroula principalement sur mer, le
commerce français s’en trouva
fortement affecté et les prix se mirent
rapidement à grimper. A Strasbourg le
rézal de blé passa à 50ß et
la livre de pain passa 8δ, soit une hausse de 100%.
L’effet de cette hausse fut dévastateur sur le
peuple.[19]
Les gens plus aisés ne furent pas
épargnés non plus puisqu’ils virent leurs
liquidités
se tarir ; leurs rentrées diminuèrent
et la valeur de leurs terres se mit
à baisser. Le journal de la comtesse de Rochefort
écrit en 1689 nous donne un
aperçu de la situation des aristocrates par
rapport à leurs fermiers à cette
époque :[20] « Apprenant que
les fermiers de sa fille, eux aussi, commencent à
ne plus la payer, dans la
détresse où elle la voit, elle compte sur
le secours du bon, du généreux, du
saint M. de la Garde, « avec ses vingt-huit mille
livres de rente bien
venantes, sa terre dix, ses pensions dix huit. »
Hélas! bientôt s'écroule ce
beau château en Espagne, lorsqu'elle apprend que
« la terre de dix mille livres
de rente n'en vaut plus que deux. [ ] J'ai donné
d'assez grosses sommes depuis
mon arrivée aux Rochers: un matin, 800 fr.,
l'autre 1,000, l'autre 500, un
autre jour 300 écus. Il semble que ce soit pour
rire; ce n'est que trop une
vérité. Je trouve des métayers et
des meuniers qui me doivent toutes ces
sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer.
Que fait-on? Il faut
bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en
prétends pas un grand mérite,
puisque c'est par force. » [ ] Un moment, elle
espère trouver quelques
ressources, en vendant des terres qui lui sont advenues
dans une collocation;
mais il lui faut y renoncer. « Les biens ont
beaucoup diminué », et elle ne
veut pas les donner pour rien, après y avoir
déjà beaucoup perdu. [ ] Pour que
ses fermiers et tenanciers la paient, elle a tout un
service d'agents, nommés
Bailes, lesquels ont charge de percevoir les rentes et
redevances. Le 19 juin
[1689], elle les convoque: « Tous les bailes de
mes métairies, que j'avois
mandé chercher, sont venus, et je leur ay
ordonné à tous de faire bien
exactement leur devoir. » Or, le 15 août,
jour de Notre-Dame de l'Assomption,
elle vient de faire ses dévotions à
l'église, lorsque le baile de la Bégude
lui
porte la nouvelle que ses rentiers, non contents de ne
vouloir pas la payer,
menacent même de ne plus semer. »
![]() "Prix du blé et du pain
à Strasbourg" Hanauer, A., Etudes
économiques sur l' Alsace, ancienne et moderne
(Strasbourg, 1878).
« En 1693, la
récolte s'avéra une nouvelle fois
très médiocre. Pour l’ouvrier parisien, en
juin, le prix d’une livre de pain atteignait
l'équivalent d'une journée de
travail. L'hiver qui suivit fut exceptionnellement rude
et les organismes
affaiblis par la malnutrition supportèrent mal
les basses températures : on
meurt en abondance dans toutes les villes de France.
Puis survient le
printemps, désespérément sec, au
moment où l'on attend des pluies pour nourrir
les semences. Une partie des vivres disponibles est
réquisitionnée pour les
besoins de l'armée des Flandres; le reste est
acheté en hâte par des
spéculateurs qui misent sur le
renchérissement des cours. Une tension
s'installe entre les provinces, peu soucieuses de
laisser partir leurs grains,
et le pouvoir central, qui craint la fureur des
Parisiens et se soucie de
constituer des stocks. »[21] En Alsace le prix
du pain monta à environ 15δ la livre en 1693-1694
(100ß/sac de blé), soit
environ la moitié du salaire d’un journalier
(2.5ß ou 30δ/jour). La récolte de
1694 promettait d’être bonne mais jusque là
La famine continua à travers le
pays : « Dans la
capitale, cependant, à l'été 1694,
l'heure est à l'angoisse et non encore a la
colère. A l'initiative des clercs, de longues
processions se forment autour de
la chasse de sainte Geneviève, patronne de la
cité. Sur ordre de la
municipalité et appointés par elle, des
«chasse-gueux» se chargent d'expulser
les pauvres; il en va ainsi également dans la
plupart des villes de France.
Condamnés à l'errance, les malheureux se
jettent dans les champs sur le blé
encore vert et le dévorent : il faut instituer un
système de surveillance des
récoltes. Mais la situation des campagnes n'est
pas meilleure : dans bien des
régions, en particulier dans le Massif central -
le Limousin et l'Auvergne sont
particulièrement touchés —, de nombreux
paysans quittent leurs villages et se
lancent à leur tour sur les routes, tachant,
à force de mendier, de gagner les
villes ou ils espèrent trouver de la
nourriture... Quand toutes les
céréales sont épuisées - le
froment, le seigle, l'avoine après le blé
-, les
pauvres se trouvent réduits à recueillir
les glands ou les fougères pour en
faire une sorte de pain. Ces «méchantes
herbes» achèvent de ruiner la santé
des
malheureux, qui enflent après y avoir eu recours.
Les orties, les coquilles de
noix, les troncs de chou, les pépins de raisin
moulus n'ont pas meilleur effet.
Les curés, qui nous renseignent sur ces tristes
expédients, parlent aussi des
bêtes, qu'on ne nourrit plus et qui meurent avant
les hommes : les charognes de
chiens, de chevaux et «autres animaux
crevés» sont consommées en
dépit de leur
état de pourriture des sources indirectes
mentionnent des cas de suicides et
d'autres, plus rares, d'anthropophagie. Durant tout l'été
1694, la chaleur, qui accélère la
putréfaction des milliers de cadavres sur les
chemins, est responsable de graves
épidémies. La typhoïde, notamment,
propagée
par l'eau et les aliments souillés, achève
ceux qui ont réussi à se nourrir un
peu. Les organismes, affaiblis, sont moins
féconds : la natalité, loin de
compenser le nombre des morts, fléchit durant
tous ces mois. »[22] Durant ces deux
terribles années 1693 et 1694, près de 1,7
million de Français trouvèrent la
mort soit 8.5% de la population. Le prêtre
stéphanois Jean Chapelon mort à
l'automne 1694, a mis en vers les repas de ses
contemporains durant cette
période: «
Croiriez-vous qu'il y en eut à grands
coups de couteau, Ont
disséqué des chiens et des chevaux, Les ont
mangés tout crus et se sont fait
une fête De faire du
bouillon avec les os de la
tête. Les gens durant
l'hiver n'ont mangé que
des raves Et des
topinambours, qui pourrissaient en
cave, De la soupe
d'avoine, quelques trognons de
chou Et mille
saletés qu'ils trouvaient dehors, jusqu'à
aller les chercher le long des
Furettes [le marché aux bestiaux], Et se battre leur
soûl pour ronger des os. Les boyaux des
poulets, des dindons, des
lapins Étaient
pour la plupart d'agréables
morceaux. »[23] Dans une crise de
cette ampleur, ceux comme Hans Jost qui ne cultivaient
pas la terre évidemment étaient
plus exposés : ils étaient
obligés d’acheter leur pain ce qui faisait
exploser leurs dépenses alors que du
côté des revenus, la chute du pouvoir
d’achat
des bourgeois affectait les rentrées. En effet
qui va se soucier d’acheter de la
laine quand on a à peine de quoi acheter du
pain ? Pour Michel par contre la
crise lui a sans doute permis d’investir dans ses moyens
de production puisque
son blé lui donnait un pouvoir d’achat accru.
Sous la pression de la crise,
Hans fut probablement forcé de quitter son emploi
à la bergerie de Harthouse,
sans doute avant 1692. Le fermier Stumpf ne fut pas non
plus épagné puisqu’il perdit
sa femme en 1692 après avoir perdu son fils
durant la crise précédente. Où
s’est
alors réfugié Hans Jost ? Il
paraitrait logique qu’il soit retourné chez
son père mais les registre de Hochfelden n’en
gardent aucune trace. En tout cas
nous verrons plus loin qu’il est au moins
retourné une fois à hochfelden au
début du XVIIIe siècle. 7- Berger
à Kaltenhouse Après la bonne récolte
de 1694 la crise se résorba peu à
peu ; le prix du
sac de blé retombe à 50ß (la
livre de pain à
5.5δ). Cette amélioration permit à Hans
Jost de trouver un nouvel emploi en l’occurrence
à Kaltenhouse près de Marienthal, au
sud-est de Haguenau où il apparait en
janvier 1695. Le 30 janvier, Aurélia mettait au
monde Maria Eva. Le parrain
Jean-Georges Miller habitait à Marienthal et la
marraine Maria Eva Meister
habitait à Haguenau. Celle-ci était la
fille du pelletier Martin Meister, et
elle donna elle aussi son prénom à la
fille Jost (Maria Eva Meister se mariera
en 1698 avec Jean-Jacques Baur). Le baptême fut
célébré en la chapelle de
Kaltenhouse par le Père François de
Saint-Georges. Contrairement à
Harthouse qui appartenait à l’hôpital de
Haguenau, Kaltenhouse et le hameau
voisin de Schirrhein appartenaient directement à
la ville de Haguenau. La
chapelle de Kaltenhouse avait été
consacrée en 1443 avec l’autorisation de
l’évêque de Strasbourg.
Dédiée à Saint Wendelin elle
était filiale de
Saint-Georges et à ce titre était
desservie comme Harthouse par les prêtres de
St-Georges qui venaient de temps en temps y dire des
messes et célébrer les
mariages, baptêmes et décès de la
communauté. Kaltenhausen était alors
nettement plus grand que Harthouse. C’était un
village de plusieurs centaines
d’âmes (460 au XVIIIe siècle) avec un
cabaret et un prévôt. Surtout, il y avait
là une bergerie, propriété de la
famille Huguin. Les archives mentionnent un
certain Jean Bartholomé Huguin, bourgeois de
Haguenau, conseiller du roi,
lieutenant particulier de la maîtrise et ancien
bailli de Haguenau. Quelques
années plus tard, vers 1705, le vieil homme
lèguera sa grande maison à son fils
François Ignace, bailli de Dachstein, et à
sa fille Marie Cléophée à condition
qu’ils l’entretiennent jusqu’à la fin de ses
jours. Puis quelques années plus
tard ces derniers vendront la bergerie familiale de
Kaltenhouse. C’est
probablement dans cette bergerie que travailla Hans
Jost.[24] La bergerie
devait être assez importante car les archives
comportent plusieurs plaintes par
rapport au droit de pâturage autour de Kaltenhouse
qui devait présenter un
enjeu de poids. D’ailleurs à la fin du XVIIIe
siècle, les archives mentionnent
encore le droit de bergerie à Kaltenhouse. Les
villages voisins comprenaient
Schirrhein et Schirrhoffen. Au XVIIe siècle, la
famille Niedheimer de
Wassenbourg possédait un grand nombre de terres
dans les environs et à ce titre
entrait souvent en conflit avec ces communes au sujet
des droits de pâturages
et autres privilèges. Les relations entre la
famille Niedheimer et les
autorités seront d’autre part empoisonnées
par une longue bataille judiciaire
au sujet de ces possessions. Au début du
siècle les Niedheimer possèdaient le
fief de Schirrhoffen. La famille convoitait alors des
biens à Schirrhein et à
Kaltenhouse et leurs valets perpétrèrent
dans la région plusieurs méfaits dont
des vols de bétail et autres délits. Les
habitants de la commune se plaignirent
au magistrat qui mit le forestier des Niedheimer en
prison. On s’arrangea. En
1636, Haguenau vendit finalement le village de
Schirrhein et tous ses droits à
Jean-Phillippe Niedheimer pour 300 florins. Mais cette
vente sera contestée
tout au long du XVIIe siècle et les Niedheimer
n’auront de cesse de s’opposer
au Magistrat et aux habitants du village pour la
possession du lieu. Les
autorités françaises seront
appelées à arbitrer le contentieux. En
cette fin de
XVIIe siècle l’affaire n’est toujours pas
réglée. Dans ce type de litiges la
famille Jost devait être à cette
époque plutôt du côté des
grandes familles
bourgeoises. Elle était employée par de
grands propriétaire et d’ailleurs Hans
le jeune serait bientôt le protégé
des Niedheimer. Les premiers contacts entre
les Jost et les Niedheimer datent peut-être de
cette époque car les bergers, on
l’a vu, jouaient souvent un rôle de
médiateur dans les contestations liées aux
droits de pâturage et de parcours des bêtes. En janvier 1695,
un nouvel impôt, la capitation, est mis en place
par le gouvernement du fait de
la crise qui a considérablement affaibli les
finances publiques et alourdi le
poids de la guerre. Cet Impôt touche en principe
tous les Français y compris
les privilégiés ; toutefois, le
clergé en est exempt ainsi que les pauvres
qui paient moins de 40 sous de taille. Bien que
temporaire, cet impôt
augmentait encore les difficultés du peuple.
Heureusement en 1695 les récoltes
sont bonnes et le prix du pain continue à
descendre. L’année suivante nouvelle
chute des prix. Le pain revient sous les 6δ et le sac de
blé sous les 30ß. A
l’extérieur aussi le ciel s’éclaircit. Le
roi Louis XIV était une nouvelle fois
vainqueur sur la plupart de ses ennemis et les
pourparlers de paix avaient
commencé. Les traités de Ryswick seront
signés en septembre et octobre 1697. La
France s’en sort renforcée mais au prix de
sacrifices énormes pour la
population. L’impôt de capitation est
supprimé mais le roi de France
vieillissant ne semble pas voir les besoins de ses
sujets et sa politique
restera inflexible. 8 – La
dernière guerre Après 1695, on
perd la trace de la famille Jost pendant 15 ans. Il est
probable qu’elle resta
dans les environs même s’il est possible qu’elle
se réfugia un temps derrière
les murs de Haguenau ou de Strasbourg aux moments les
plus difficiles. Ainsi
par exemple, on apprend à l’occasion du mariage
du fils Schiffert, que le
beau-père de Hans, Daniel Schiffert avait
déménagé à Strasbourg durant
les
dernières années du siècle. Car
malheureusement, la paix ne durera pas. La
France ne bénéficiera que de trois
années de paix et encore celles-ci furent
gâchées par une nouvelle crise en 1798. La
récolte cette année-là accusa un
sérieux déficit. Les gelées
tardives du mois de mai avaient attaqué les
blés ;
plusieurs paroisses furent dévastées par
la grêle ; la nielle fit aussi de
grands ravages en plusieurs provinces; enfin, pour
comble de malheur, des pluies
continuelles en juillet et août firent pourrir une
partie de la récolte. Il y
avait alors des réserves de blé
suffisantes pour suppléer à ce
déficit; mais la
peur de la disette et les achats
frénétiques des spéculateurs firent
monter les
prix. Aussi le prix du pain à Strasbourg remonta
à 12δ. « Je ne vois, écrivait
Bouville le 4 décembre, aucune autre raison
à cette surprenante et universelle
augmentation, que la diligence extraordinaire des
boulangers de Paris et des
marchands de plusieurs provinces, pour en avoir à
quelque prix que ce fût, de
sorte qu'ils ont jeté la crainte d'en manquer
dans l'esprit des boulangers des
villes, qui ont voulu tout d'un coup en faire leurs
provisions. Cela s'est
remarqué ici (à Orléans) à
n'en pouvoir douter ». L’hiver
1698-1699 est très froid avec les
cours d’eau pris dans les glaces. De grandes crues du
Rhin aggravent la
situation agricole médiocre et la flambée
des cours des céréales continuent
jusqu’à la récolte de 1699 qui fait
redescendre
les prix à 50ß le résal de
blé ou 8δ la livre de pain. Avec la
récolte de 1700
qui est très bonne les prix redescendent à
des niveaux normaux.[25] Malheureusement,
au moment où la situation économique se
rétablissait, le roi d’Espagne mourut
(novembre 1700) ouvrant par là-même une
crise de succession. L’engrenage des
alliances se remit en branle et la France se trouva une
nouvelle fois en
guerre. Comme d’habitude le roi Soleil avait beaucoup
d’ennemis et peu d’alliés
(cette fois-ci seulement l’Espagne). Les
hostilités s’engagèrent dès
février
1701 avec l’invasion des Provinces Unis par les
Français. Mais cette guerre
devait être la guerre de trop pour le roi soleil.
Les années 1701 et 1702 sont
marqués par plusieurs revers et dès 1702,
les opérations se portent en Alsace
qui est de nouveau envahie. Le prince Louis de Bade,
commandant de l’armée
impériale qui était posté dans le
Palatinat fit occuper Wissembourg, Lauterbourg
et Landau. Vingt cinq ans après la guerre de
Hollande, les Impériaux sont une
nouvelle fois les maîtres de la campagne autour de
Haguenau qui était encore
tenue par une garnison française. Cela
n’empêche pas la ville d’être soumise
à
de fortes contributions en nature (foins, grains,
attelages, farine, vin, bois
et chandelles) ou en argent. La décapole est
à nouveau épuisée. Beaucoup de
bourgeois et de notables de Haguenau se réfugient
alors à Strasbourg. Le prix
du pain remonte aux environs de 7δ la livre en 1701 et
à 10δ en 1702. Au cours
de l’hiver 1702-1703 les chefs impériaux imposent
à la ville de Haguenau une
contribution de 2000 florins. Le magistrat doit
emprunter la moitié à l’œuvre
Saint-Georges. L’un des officiers les plus exigeants est
le général saxon comte
de Friesen et son second le colonel de Loos commandant
des régiments de
hussards hongrois. Ce dernier a même recours
à la prise d’otages (Stettmeister
Krebs et les maréchaux Schulmeister et Barth) ou
encore met la main sur les
troupeaux de bêtes pour satisfaire les exigences
de Friesen. Les troupes
françaises assistent, impuissantes à ces
cruelles saignées.[26] Le prix du blé
monte encore au-delà de 65ß le
résal. En cette année 1704 a lieu la
terrible
bataille de Blenheim marquée par la
défaite des Français ce qui provoque une
nouvelle avancée des Impériaux en Alsace.
En octobre 1705, la ville de Haguenau
défendue par Péry, l’un des officiers du
maréchal de Villars, soutient un
terrible siège face à une forte infanterie
impériale. Péry réussit une sortie
avec ses troupes, mais la ville doit capituler. Le
général Friesen devient peu
après gouverneur de la place. Ses exigences et
celles de ses soldats, avides de
boissons et de victuailles, sont exorbitantes. Les
registres paroissiaux de
Haguenau montrent une poussée des naissances vers
1705-06 du au cantonnement
des troupes dans la ville mais aussi à
l’arrivée de beaucoup de réfugiés.
Poussée également des décès
durant la même époque due à la
disette. Le roi de France
est aux abois. Dans toutes les provinces de France il
fait lever des milices
pour tenir les forteresses de France et pouvoir envoyer
de nouvelles troupes au
front. En 1706, Villars prend le commandement des
armées du Rhin avec mission
de libérer l’Alsace. Il charge Péry de
reprendre Haguenau, occupé par 2500
impériaux. Après un intense bombardement
par de lourdes pièces d’artillerie,
provoquant d’énormes dégâts
matériels, la ville se rend. A peine
soulagés, les
habitants doivent, selon un usage militaire, payer une
forte redevance pour le
rachat des cloches au titre du droit de conquête. La guerre
s’éloigne alors vers d’autres régions et
la situation semble redevenir plus
normale mais pas pour bien longtemps. Le prix du pain
d’ailleurs reste autour
de 8δ la livre. Puis en 1708, les éléments
se déchainent à nouveau : les
interminables chutes de neige de Noel 1708 à juin
1709 et les températures
rigoureuses allant jusqu’à -30 degrés
provoquent en Alsace, comme dans toute la
France, une nouvelle crise terrible de subsistances.
Hans-David Kresse de
Ribeauvillé appellera ce grand hiver de
l’année 1709 « le plus funeste et le
plus malheureux de plusieurs siècles ». Des
pluies continuelles ont refroidi la
terre, les vignes ont gelé, les semailles
pourrissent ; le froid intense gèle
le Rhin, l’Ill et la Bruche : 2000 paysans cassent la
glace sur le Rhin près
d’Huningue, de crainte d’un passage des ennemis. Crise
frumentaire et vinicole
– pas une goutte de vin n’est récoltée –
crise démographique, crise sociale.
Difficulté dans le ravitaillement des troupes et
de la population. Le prix du
pain repasse la barre des 12δ la livre. Comme d’habitude
famine, surmortalité
et misère sévissent dans le peuple et dans
l’armée durant toute l’année 1709.
En 1710 la récolte est légèrement
meilleure ce qui permet une chute des prix.
Le pain revient en dessous de 10δ. 9 – Les
dernières années La guerre
s’éternise. Les fronts s’enlisent. Le roi est
vieux ; Hans Jost aussi. La
famille a survécu de crise en crise, de ferme en
ferme subsistant comme ils
pouvaient. Les trois enfants connus du couple (Jean le
jeune, Maria Catharina
et Maria Eva) sont toujours vivants. En 1711 on retrouve
sa trace dans les
registres à l’occasion du mariage de Maria
Catharina. Celle-ci se marie le 25
mai avec le veuf Pierre Schaff. Les parents de la
mariée habitent alors à
Batzendorf. La marraine, Maria Catharina Meister est
témoin ainsi qu’un certain
Jean-Jacques Wendling. Batzendorf était
alors un village de 150 habitants (166 en 1723).
C’était un centre de baillage
où ce tenait une cours de justice (gericht). Il y
avait un prévôt et un sergent
de prévôté. Les archives montrent
aussi que c’était un petit centre commercial
du fait de nombreux litiges impliquant des habitants de
ce village. Il y avait
une communauté juive (les juifs tenaient en
général le commerce du bétail) et
beaucoup d’immigrés s’étaient
établis dans la commune après la guerre de
trente
ans ce qui se voit aux noms de certaines fermes
(Walschehof, Scwitzerhof,
Bayerhof). Il y avait aussi une cour domaniale ancienne
mentionnée dès 1326
lorsque le chapitre de Saint-Georges l’acheta à
Luckhard Salatin. C’était sans
doute la ferme connue sous le nom de Batzendorferhof.
Mais celle-ci est
rarement mentionnée dans les archives et en ce
début de XVIIIe siècle elle ne
devait pas être très importante. Elle
apparaît une fois dans les registres que
j’ai consulté, en 1705 lorsque mourut son fermier
Théodore Ridling. Les grands
propriétaires sur le ban de Batzendorf
étaient les suivants : En 1724,
l’abbaye de Neubourg possédait 120ha dans le ban,
le chapitre de St-Pierre le
Jeune à Strasbourg 42, l’hôpital de
Haguenau 48, le chapitre de St Thomas 25,
et l’hôpital de Strasbourg 6, 60 paysans de
Batzendorf et 12 d’autres communes
possédaient ensemble 160ha. Un seigneur 20 ha,
des bourgeois d’Haguenau et
d’ailleurs 36ha. Quant à la commune elle
détenait 160ha. Cette répartition fait
que les 24 plus gros propriétaires totalisent
362ha alors que 72 paysans possèdent
ensemble 160ha. Aussi, il probable que Hans Jost
travailla pour un des grands
propriétaires qui devait avoir un troupeau assez
conséquent. Son fils Hans le
jeune devait travailler avec lui. A cette époque,
la partie du ban vers le
nord-est appelée aujourd’hui hardt était
couverte d’environ 82ha de forêts. C’était
probablement en lisière de cette forêt
qu’on emmenait paître les bêtes.[27]
![]()
Goyen (Jan van) Hollande A rural
landscape with peasants and a drover by a track, a
village beyond 1600-56 55,9x73 huile sur toile
collection privée
Pour la famille Jost
aussi cette période est un tournant puisque Hans
Jost décéda probablement à la
même époque, aux environs de 1715. Avant
cela, il semble avoir passé les
dernières années de sa vie à
Hochfelden, comme nous allons le voir. Après sa
mort, sa femme Aurélia et sa fille Maria Eva
déménagèrent à Schweighouse.
Pourquoi ce déménagement ? En fait comme
nous allons le voir au chapitre suivant, Hans le jeune
apparaît dès mars 1716 «
au service de la famille Niedheimer ». Or celle-ci
avait des terres à
Schweighouse dont le moulin. On peut donc penser que
Hans le jeune travailla en
1716 dans une ferme aux environs de Schweighouse
où il emmena sa mère et sa
sœur. En fait Schweighouse (qui signifie villa de
bétail) était une ancienne
cour royale d’origine romaine. A partir du Moyen Age,
sont mentionnées la «Schäfferei»
(bergerie) et la «Molkerei»
(crèmerie) seigneuriales (notamment en 1486 et
1771).[28]
D’ailleurs il existe toujours dans ce village une rue de
la bergerie où celle-ci
était probablement localisée.[29]
Un autre indice va dans le même sens comme nous le
verrons au chapitre suivant.
Aurélia ne survivra pas longtemps à son
mari. Elle décèdera le 28 septembre
1716 et fut enterrée au village : « in
cemeterio eclesia Schweyghusana ». Elle
est dite « honesta vidua Johannis Jost »
(honnête veuve de Jean Jost). Aucune
mention n’est faite des autres membres de la famille
mais deux ans plus tard,
le 11 janvier 1718, Maria Eva Jost se maria à son
tour à Schweighouse avec
Engelbert Kehrer « fils du défunt Martin
Kehrer jadis instituteur à
Schweighouse. » Maria Eva est dite : «
defuncti Johannis Jost, comorantis in
Hochfelden, filia legitima », c’est à dire
fille du défunt Hans Jost résidant
à
Hochfelden. Cette mention signifie que Hans
résidait probablement à Hochfelden,
village de son enfance au moment de son
décès. Or il est absent du registre de
décès du village. Une explication possible
serait qu’il soit mort subitement
alors qu’il se trouvait dans un autre village, par
exemple Batzendorf, et qu’il
ait été enterré dans ce lieu. En
tout état de cause, les traces laissées
par
Hans le vieux montrent assez qu’il passa sa vie à
bourlinguer d’un village à
l’autre en bordure de la forêt de Haguenau, sans
doute dans le but incessant de
nourrir sa famille et de trouver du travail. On l’a vu,
sa vie ne fut traversée
par une chapelet continu de guerres et de crises de
subsistance. En 1715, alors
que la France tournait la page de l’histoire du roi
soleil, dans la famille
Jost c’était au tour du fils, Hans le jeune de
reprendre le flambeau familial
et mener la famille à travers un nouveau chapitre
de son histoire.
![]() Itineraire de Hans et Aurelia Jost [1] On
peut imaginer deux autres
hypothèses : 1) On a noté
à Hochfelden la présence d’un autre
Hans Jost
(ca1670-1711) qui au début du XVIIIe
siècle était portier du
château de
Hochfelden. Mort en 1711 à environ 40 ans,
il serait donc né vers 1670. Si ce
Hans est un fils de Michel (et un frère
d’Antoine), notre Hans serait alors le
fils d’un frère non identifié de
Michel. Mais cette hypothèse ne me plait
pas
car d’après les dates, ce frère
non-identifié serait plutôt plus
âgé que
Michel. Or Michel le jeune devait logiquement
être le fils aîné de Michel le
vieux (même prénom et héritier
de l’exploitation paternelle). 2) Notre
Hans se serait en fait marié sur le tard
(vers 30-35 ans) et serait donc plus
vieux que suggéré plus haut. Il
pourrait alors être un fils cadet de Michel le
vieux. Sa date de décès assez
tôt (vers 1715) conforte cette
hypothèse. En tant
que fils cadet, on comprendrait mieux qu’il ait du
quitter le village. Mais
cette hypothèse ne me plait pas non plus car
il y a un autre Hans Jost (le 3e
!) repéré comme habitant à
Mommenheim vers 1670-1700 avec un passage à
Haguenau
en 1674 où nait sont fils Laurent. Autour de
1700, il perd deux fils à
Mommenheim (Laurent et Hans). Ce 3e Hans serait
né vers 1645 et correspond donc
mieux, à mon avis à un fils cadet de
Michel le vieux. [2] «
Histoire de Haguenau » Grasser &
Traband [3] Histoire de
Haguenau [4] Histoire de
Haguenau [5] Ainsi
le domaine très ancien de
Schweighouse viendrait de la
« villa » attestée de
Lucius, un vétéran
de l’armée romaine qui construisit une
grande ferme près de l’église
protestante, le centre historique du village. (in
http://www.mairie-schweighouse.fr). De même Mittelhausen est
encore mentionné au VIIIe siècle sous
son
appellation latine de Mediovilla alors que les lieux
environnants sont déjà
tous germanisés. [6] Si le
domaine n’était pas d’origine
romaine, il aurait probablement été
appelé Hardt-hof,
« hof » étant
le terme allemand traditionel de ferme. [7]
« Histoire de Batzendorf et
Harthouse » in
« Baztendorf-Harthouse ». Editions Coprur. 1987 [8] « Histoire
de Batzendorf et
Harhouse » [9] 28 mars 1677
: mort de Erhard Stumpf fils
de Ehrhard « villicus ex Harthausen ….
Occubat in villa Harthausen »; 1692
: mort de « Catharina uxor Erhard coloni
ibideni » [10] Histoire des
dix villes jadis libres et
impériales, Volume 1 par Chauffour [11] Cartulaire
de l'église S. George: de Haguenau,
recueil de documents par C. A. Hanauer [12] Histoire
politique et religieuse de
Haguenau, Volume 1 par Victor Guerber [13] Reuss
Histoire de l’Alsace au XVIIe
siècle [14] « Une
organisation paysanne sous l’ancien
régime : la confrérie des bergers du
Haut-Rhin » Patrick Schmoll. [15] Reuss [16] Une
étude sur le cheptel de la
Meuse indique que sur 225.000 tête, 40.000
étaient envoyés chaque année
à la
boucherie soit 18%. « Archives
parlementaires de 1787 à 1860: recueil
complet des débats » [17] Ce
chiffre passe à 530R si on
utilise le chiffre de 18% du troupeau
envoyé annuellement à la boucherie. [18] En
admettant que le principe de
fonctionnement de la bergerie n’ait pas
changé depuis le XVIe siècle. [19] Hanauer, A.,
Etudes économiques sur l'
Alsace, ancienne et moderne (Strasbourg, 1878). [20] Journal de
la comtesse de Rochefort
Madeleine des Porcelets commenté par Charles
de Ribbe [21] « 1693-1694
: Les années de
misère - La dernière grande famine
de l'Ancien Régime » http://www.alertes-meteo.com/catastrophe/annees-de-misere-age-glaciaire.htm [22] « 1693-1694
: Les années de
misère - La dernière grande famine
de l'Ancien Régime » [23] Cité
par M. Lachiver, les Années de
misère/ Paris, Fayard, 1991. [24] Le
métier de Hans Jost n’est pas
mentionné dans l’acte. Toutefois c’est sans
doute la bergerie qui l’amena dans
ce hameau. Les archives mentionnent aussi le droit
de bergerie à Kaltenhouse. [25] L’année
1700 connaît des récoltes
et des moissons abondantes : 450.000 hl de
blé sont récoltés, un record
pour l’époque.
http://meteo-alsace-wimmenau.org/pages/climat1687.htm [26] «
Histoire de Haguenau » Grasser et
Traband [27] “L’histoire
de Batzendorf et de
Harthouse” Alfred Stengel la raconte. [28] Site
officiel de la commune de
Schweighouse sur Moder. [29] La
rue de la bergerie est justement
à côté de la rue du moulin. |
![]() Claude Lorrain "Berger avec son troupeau" 1655-1660 ![]() Haguenau au XVIIe siecle ![]() Une ferme de Harthouse source: Histoire de Harthouse ![]() Chapelle de Harthouse ![]() Jan van Goyen,1633 Paysage ![]() Anonyme Pays-Bas Pillage d'un village XVIIe siecle. 40x57 huile sur toile Saint-Omer (musée de l'hôtel Sandelin) ![]() Johann Heinrich Roos Landschaft mit Hirten und Vieh (Hirtenidylle mit Viehherde), 1673 ![]() Philipp Peter Roos, called Rosa da Tivoli (Frankfurt 1657-1706 Rome) |