Laurent Jost,  (ca1715-1789)

Berger de village au XVIIIe siècle

Les monnaies en Alsace :

Les monnaies locales utilisées en Alsace étaient alors principalement la livre, le florin, le schilling et le pfennig avec les valeurs suivantes :

1 livre (Pfund) = 2 florins = 20 schillings

Un florin = 10 schilling

Un 1schilling = 12 pfennigs


Il y avait aussi les monnaies françaises dont le Louis, la livre, le sou ou sol (traduction de schilling) et le denier (traduction de pfenning).

Le Louis vallait 3 livres ou 60 sous ; la livre vallait 20 sous et un sous vallait 12 deniers.

D’autre part, la livre strasbourgeoise vallait 4 livres françaises. De même pour les autres subdivisions (sous/schilling et pfennig/denier).

Dans ce texte nous utiliserons principalement les unités strasbourgeoises avec les symboles suivants :

Livre: lb (dans les manuscrits le symbole utilisé est toujours « lb » barré horizontalement ; lb vient du latin libra càd livre ou Pfund)

Florin : R (symbole utilisé dans les manuscrits ; en fait « fl » en alphabet gothique)

Schilling : β (symbole utilisé dans les manuscrits, du « s » gothique pour solidus)

Pfennig : δ (symbole utilisé dans les manuscrits ; du « d » gothique pour denarius)

 

Pour les unités françaises :

Livre : L

Sous : s

Denier : d

 

Depuis les temps carolingiens, le denier (denarius) était censé être l’unité de base pour toutes les petites transactions effectuées par le peuple. Ainsi jusqu’au XVe siècle, les deniers (ou pfenning) était les seules pièces réellement utilisées, les valeurs supérieures n’étant que des unités de compte. Au XVIe siècle, après plusieurs siècles d’augmentation des prix, l’unité supérieure, le sous, entra aussi en service et puis les florins et la livre. Toutefois jusqu’à la révolution, les gens du peuple traitaient principalement en deniers (pfennig) et sous (schilling) puisque les sommes qu’ils manipulaient restaient pour la plupart inférieures à la livre.

 

bergers aux crepuscule

Ecole française du XVIIIème siècle - Bergers rentrant leur troupeau au crépuscule


Le double mariage (Doppel-Hochzit)


Le 8 janvier 1743, Laurent Jost, âgé d’environ 26 ans, et Marie Keller, âgée d’environ 22 ans convolèrent en justes noces dans l’église paroissiale de Minversheim.[i]  La jeune épouse était la fille de Thomas Keller, tisserand à Mommenheim. En guise de signature, l’un et l’autre des mariés portèrent un simple signe sur le registre paroissial : pour Laurent la lettre H (probablement inspiré par son père ), pour Marie une croix.[ii]

Le même jour, devant le même curé de la paroisse de Minversheim, fut aussi célébré le mariage de Michel Jost, frère de Laurent, qui unit sa destinée à Marie Oberlin, fille du berger de Hohatzenheim. Michel s’installera comme berger à Truchtersheim.[iii] Comme l’acte de mariage de Laurent est rédigé en premier on peut penser que Laurent était l’aîné des deux frères.

L’acte de mariage de Laurent et de Marie fut signé par deux témoins : Jacob Specht, menuisier à Pfettisheim, et Joseph Muller, menuisier à Minversheim. L’un et l’autre savaient écrire leur nom. Pour le mariage suivant, celui de Michel et de Marie, on observe curieusement que le nom de Jacob Specht est bien mentionné dans l’acte écrit sur le registre, mais que ce témoin pressenti n’a pas signé et dut être remplacé, au pied-levé, pour cette formalité par le berger Mathias Michel-Hans, beau-frère du marié.

 

Ce double mariage a été célébré un mardi, donc au début de la semaine. On peut observer que, la veille, soit le lundi le 7 janvier, à Pfettisheim, Joseph Muller, l’un des témoins, avait conduit à l’autel sa propre fille Barbe, pour le mariage avec André Specht, fils de Jacob Specht, menuisier à Pfettisheim. Reste à savoir quel était le Jacob Specht qui figurait au mariage Jost : Jacob Specht le père, menuisier à Pfettisheim, ou Jacob Specht fils que l’on retrouve plus tard à Haguenau.

 

 

Les premières années à Minversheim


En 1743, le berger Laurent Jost s’installa avec sa femme à Minversheim, en assurant la continuité de la fonction paternelle. Cette continuité est un signe supplémentaire qui suggère que Laurent était bien le fils aîné. Le fils cadet, lui, dut donc trouver une place ailleurs, en l’occurrence à Truchtersheim.

Le ménage Laurent Jost a dû connaître des débuts difficiles à Minversheim. Nous l’avons vu, les années 40 sont marquées par une inflation larvée et de nombreuses épidémies. Les travaux de l’historien Hanauer[iv] couplés avec les compilations de prix réalisées par l’Institut International d’Histoire Sociale[v] nous permettent d’étudier l’effet de l’inflation en fonction des salaires du temps. A cette époque un faucheur ou un moissonneur touchait environ 25δ (2β) la journée, une faneuse 12δ (1β), un batteur en grange touchait environ 45δ (3-4β) la journée, un vigneron touchait 55δ la journée (4-5β) et un journalier environ 50δ (4β) en hiver et 60δ (5β) en été.[vi] Ainsi, à la campagne, les petits salaires journaliers oscillaient autour de 3 à 4β. Quand aux bergers, dans son étude sur l’Alsace au XVIIIe siècle Charles Hoffmann nous apprend qu’ « il est d'usage dans toutes les communautés de donner aux pâtres quelques morceaux de terres, tant pour suppléer aux gages qui d'ordinaire sont fort modiques, que pour leur inspirer plus de zèle à bien remplir leurs services » En plus de ça, le berger pouvait encore être logé, bénéficier de l'une ou l'autre exemption, comme celle de la garde et des corvées, et enfin avoir un salaire en argent ou en nature ordinairement assez modique. Ce salaire pouvait varier en fonction du nombre de têtes de bétail : par exemple à Rantzwiller en 1786  le tarif était de 7δ par mouton et un picotin de grain de méteil - 2.5 litre - par pièce de gros bétail, c'est-à-dire en fonction du prix du grain plus de 10δ/tête; à Guebwiller en 1790, c’était environ 8ß par vache et par quartier (semaine). Dans d’autre cas, et le plus souvent c’était une somme d'argent fixe ou une autre quantité de grain répartie sur les habitants, selon la qualité et la quantité de bétail que chacun avait au troupeau. Voici quelques exemples du salaire total de bergers fournis par Hoffmann : « En 1788 à Hombourg, le vacher avait: 16 rez. grain, valant 160 livres, 21L 6s 8d en argent ; logement, 15 livres ; une chenevière[vii] 12L 5s ; exemption des gardes, corvées et industrie 16 livres, total 215L 6s 8d. Le porcher recevait: 12 rèz. grain : 120 livres ; 16 livres en argent, logement et chenevière, 12L 6s. ; exemption des gardes, corvées et industrie 16 livres, total, 164 L 5 s. A Landau, le vacher avait : 15 sacs grain: 150 livres; 27 livres en argent; logement, 10 livres; terres, 6 livres ; exemption des gardes, corvées et industrie, 7 livres, total 200 livres. Le porcher recevait : 10 sacs grains : 100 livres 12 livres argent; logement, 6 livres ; terres, 6 livres; exemption des gardes, corvées et industrie, 7 livres; plus pour garder les moutons, grains 31 sacs soit 30 livres; et 3L 12s en argent; total 164 L 12 s. »[viii]

 

Lorsqu’on convertit ces sommes totales en monnaies de Strasbourg on obtient un salaire annuel pour un vacher de 60 à 65lb et pour le porcher d’environ 50lb.[ix] Si l’on ramène se salaire à la journée à raison de six jours de travail par semaine soit 312 jour/an on arrive à un  salaire journalier pour un vacher de 46 à 50δ/jour (3.85 à 4.14ß/jour) et pour un porcher de 38δ/jour (3.15ß/jour). On est donc exactement dans les moyennes indiquées plus haut pour les journaliers et petits artisans de la campagne. Néanmoins, comme les chiffres cités datent de la fin du siècle et de communes plus importantes que Minversheim c’est probablement une moyenne haute de ce que devait toucher Laurent. Comme ses aïeux, il était payé pour mener les bêtes du village au pâturage suivant l’habitude ancestrale du parcours, c'est-à-dire de la transhumance des bêtes sur les terres inoccupées, en jachère ou les prairies communales.

 

En face des revenus, il y avait les coûts. En 1739, le blé (ou froment) se vendait à 50β le rézal, c'est-à-dire le sac de 116 litres.[x] Cela correspondait à un prix de pain blanc de 8.5δ la livre à Strasbourg, un peu moins à la campagne.[xi] Quand au pain bis et pain noir à plus forte teneur en son, ils se négociaient respectivement à 5 et 3.5δ la livre. Enfin il y avait aussi le pain de méteil, ou pain de ménage qui était moins cher que le pain de froment.[xii] Les familles faisaient ou achetaient le pain en miches de 3 ou 4 livres. Si on compte environ une miche de 3 livres pour deux personnes par jour, (cad 1 livre et demi par personne et par jour), pour nourrir 4 personnes,  une famille devait se procurer au moins deux miches par jour et dépenser donc environ 30δ par jour en pain bis ou 50δ par jour en pain blanc. On voit donc qu’en temps normal, à 40δ la journée, c’est la majeure partie du revenu qui est utilisé pour se procurer le pain quotidien. Evidemment, en faisant son pain soi même, le prix était plus bas (moins de 4δ par jour càd à peu près la moitié du prix boulanger du pain blanc).[xiii] Néanmoins, on voit bien que les gens pauvres étaient quand même très dépendants du prix du pain.

 

Malheureusement la décennie des années 40 verra une succession de catastrophes naturelles aggravées par la guerre de succession d’Autriche. De fait le prix du pain ne fera qu’augmenter et le retour à la normale n’interviendra pas avant 1750. Tout commença par un hiver 1739-40 très froid. La saison froide dura du mois d’octobre 1739 jusqu’à mars 1740; à Paris on compta pendant ce temps 75 jours de gelées dont 22 consécutifs. Les gelées de 1740 furent moins rigoureuses que celles de 1709 mais la récolte fut compromise par les froids pluvieux de l’été 1740, qui présenta une température très basse. En conséquence, le prix du blé à Strasbourg passa à 58β le résal en 1740 (16% d’augmentation) et le pain blanc de 8.5 à 9.6δ/livre (13% d’augmentation).[xiv] L’Alsace s’en sortait pourtant assez bien comparé à la Touraine où une grave famine sévit. A Paris le 18 septembre 1740, lorsque Louis XV passa dans les rues, les gens lui crièrent « Misère! Du pain, du pain! ».[xv] L’année suivante, la situation s’aggrava encore. L’hiver fut de nouveau très froid avec plus de deux mois de suite de fortes gelées. Puis, après ces longues gelées, il y a eu près de cinq mois sans pluie. L'Été 1741 fut caniculaire avec de violentes chaleurs mais sans orages de sorte que l’herbe des champs fut aussi sèche que le foin. A Strasbourg, le résal de blé passa à 72β et le pain à 11.3δ la livre soit 40% d’augmentation pour le grain par rapport au prix de 1739 et 33% pour le prix du pain. La famine fut terrible en France. Les boulangeries sont surveillées par l’armée et la consommation de farine par les perruquiers est interdite. Pour ne rien arranger, la crise fut accompagnée d’une épidémie de grippe de forme broncho-pulmonaire, qui fit plus de 2,5 millions de victimes en France. En 1742 et 1743, le résal redescend progressivement à 64 puis 58β (le pain à 10.5 puis 9.6δ). C’est probablement du fait de cette accalmie après plusieurs années difficiles que Hans Jost décida de marier ses fils et de passer la main de la bergerie de Minversheim.

 

Le nouveau couple pouvait espérer des années meilleures à venir mais malheureusement les années suivantes virent de mauvaises récoltes et le blé recommença à augmenter jusqu’à 60β le résal en 1746. Le pain blanc était à nouveau à 11δ la livre. Les deux années suivantes voient une petite amélioration, mais le résal de blé reste au-delà des 60β et le pain près des 10δ/livre. En conséquence les années 40 furent marquées par une forte mortalité en France et bien sûr en Alsace. Ainsi Maria Bür décéda en 1745 et Hans Jost en 1748.

 

Pour palier à la dépendance chronique au blé, c’est à cette époque que se généralise en Alsace la consommation de pommes de terre qui devient produit de subsistance. Ainsi l’intendant en défend l’exportation par chariot (1748) et prohibe la fabrication d’alcool de tubercule, car dit-il seule la pomme de terre fournit à la subsistance d’un grand nombre d’habitants de cette province “en place de pain”.[xvi]

 

Durant leur séjour à Minversheim, trois enfants viendront rapidement agrandir le cercle de famille de Laurent et Marie Jost : Antoine né le 7 avril 1744, Jean né le 27 décembre 1745 et Barbe née le 30 octobre 1747. Mathias Andres, le fils du cordonnier, fut le parrain d’Antoine et de Jean ; il sait signer son nom. Pour Barbe, on choisira Georges Debes, un agriculteur, qui sait aussi signer son nom. On voit que le berger est bien admis dans la communauté villageoise. Comme marraine, on prendra la même personne pour les trois enfants, un certaine Barbe Wirth, fille de André Wirth. A l’époque, pour le baptême qui avait lieu un ou deux jours après la naissance de l’enfant, la tradition voulait que le nouveau-né soit porté à l’église par la sage-femme et non par la marraine. La mère n’assistait pas à la cérémonie baptismale, mais devait attendre le rite des relevailles, quarante jours plus tard, pour pouvoir revenir à l’église.

En 1748, Laurent perdit donc son père, et par là-même l’attache principale au village de Minversheim. Peut-être lui fit-on comprendre qu’il n’avait plus sa place au village. Toujours est-il que le jeune berger quitta Minversheim peu après ce décès.[xvii] Cette période coïncidait avec la fin de la guerre et le retour du prix du blé à niveaux normaux (35β le rézal / 6.5δ/livre de pain blanc).

 

 

Un séjour précaire à Hochstett

 

La famille de Laurent Jost quitta donc Minversheim entre 1748 et 1749. La destination de ce déménagement n’est pas connue de façon certaine. En juillet 1754, on trouve la trace de Laurent Jost à Hochstett dans l’acte d’inventaire établi après le décès de Catherine Winckhel, la mère de son épouse Marie Keller. Malheureusement, les registres paroissiaux de Hochstett ont disparu. A la recherche d’une nouvelle embauche comme berger, Laurent Jost s’est sans doute d’abord tourné vers lemembres de sa famille. Mais, la tâche s’avéra difficile. Son frère Michel Jost était toujours berger à Truchtersheim, et celui-ci y avait été rejoint par son propre beau-père, Michel Oberlé. Un ami de son père, Philippe Heidmann, venait de quitter Mommenheim pour Willgottheim. Enfin, Thomas Keller, le beau-père de Laurent, était tisserand à Mommenheim, mais ce village de moins de 90 habitants comptait déjà plusieurs bergers.[xviii] Restait le beau-frère de Laurent, Mathias Michel-Hans, qui habitait à Wittersheim lors de son mariage en 1737 et sera par la suite berger dans le village voisin de Hochstett. C’est dans ce dernier village que Laurent s’installera avec sa famille en quittant Minversheim.


A cette époque, Hochstett, situé non loin de Minversheim, était le plus petit village de la prévôté de Batzendorf ; la communauté villageoise comptait neuf foyers corvéables en 1723, dix en 1746, douze en 1751 et à nouveau dix en 1760. Il est donc tentant de voir dans l’augmentation de 1751, le passage de la famille Jost.[xix] Dans l’ancienne église paroissiale Ste-Gertrude, alors en mauvais état,[xx] Laurent et Marie Jost ont fait baptiser trois enfants qui sont venus agrandir le cercle familial: André né vers 1749, François né vers 1752 et Anne-Marie née vers novembre 1756; aucune indication sur la date précise ne peut être donnée à défaut de registres paroissiaux.

 

Il est aisé de comprendre que Laurent, père d’au moins six enfants, vivait chichement dans son nouveau village d’adoption car sa rémunération était proportionnelle à son cheptel et donc à la taille du village. Or, Hochstett était l’un des plus petits. En fait il est difficile de croire que ce petit village ait pu nourrir à la fois la famille de Laurent et celle de Mathias Michel-Hans. Quoi qu’il en soit, il est probable que Laurent ne cherchait à Hochstett qu’un accueil temporaire en attendant que la situation économique s’améliore et qu’il puisse trouver une place ailleurs. De 1750 à 1754, les récoltes ne furent pas très abondantes et le prix du rézal remonta au-dessus de 60β. Or il se trouve qu’en 1752 la taxe du prix du pain fut enfin réformée à Strasbourg ce qui provoqua une importante chute de prix. Sous le nouveau système, le pain blanc tomba alors de 10 à 6δ/livre puis à 5.5δ pour un rézal à 60ß. Mais pour ceux à la campagne qui faisait leur pain eux-mêmes cela ne changeaient rien. A 60ß/rézal de grain le coût du pain était toujours aux environs de 4δ/livre sans compter le travail et les frais.

 

Mais voici qu’en 1754 un petit héritage tomba à point pour améliorer la situation de la famille. En effet les parents de Marie Jost venaient de mourir et le 24 juillet de cette année-là fut dressé l’inventaire des biens laissés par Catherine Winckel, épouse de Thomas Keller[xxi] et mère de Marie Jost. Le père de la défunte, Jean Winckel s’était installé à Mommenheim vers les années 1650 et faisait partie de ces immigrés venus du Vorarlberg en Autriche pour repeupler l’Alsace après les dévastations de la Guerre de Trente ans. Catherine Winckel avait épousé ce Thomas Keller, tisserand à Mommenheim en 1716. Quatre enfants sont nés de cette union : Jean qui reprit l’atelier familial, Vincent qui s’établira à Brumath, Michel qui sera tisserand à Bilwisheim et, bien sûr, Marie qui épousa Laurent Jost.

 

Après déduction des frais de notaire et de sépulture des parents, Marie, femme de Laurent Jost, se vit attribuer une somme de 7R 7.5δ plus une rente d’un montant total de 50R à verser à raison de 12R par an plus les intérêts. Cette somme représente donc plus de 570ß ce qui est conséquent quand on gagne 3 à 4ß par jour. Marie reçut également un demi acre de terre labourable au lieu-dit Am Riehmen et un quart d’acre de terre labourable au lieu-dit Am Heyden, soit l’équivalent de 39 ares. L’inventaire fait, de plus, état d’une série d’objets usuels que se partagent les héritiers. Ainsi Marie hérita de 6 serviettes pour les mains, 1 couvre-lit, 1 drap de lin, 1 taie d'oreiller en lin, 1 serviette de toilette, 4 livres de chanvre, 1 livre et demi de grains. Elle reçut enfin 1R 5ß (15ß) de son frère Michel, et racheta à ses autres frères, pour 4ß 3δ une vieille auge refermable.[xxii]

 

Comme nous le verrons par la suite, cet héritage coïncide avec un rapprochement entre la famille Jost et celle de Michel Keller. C’est peut-être les lopins de terre hérités sur le ban de Mommenheim qui provoquèrent ce rapprochement. En tout cas pour la famille Jost c’est la première trace de propriété que nous trouvons depuis le XVIIe siècle.

 

Au début des années 1750, la situation économique commençait à s’améliorer, mais dès 1756, la crise menace une fois de plus. Une nouvelle guerre, celle dite de Sept ans, se déclencha en Europe. En Août 1756, Les premières batailles font rage en Saxe et en Autriche. Louis XV crée alors un impôt supplémentaire pour financer le réarmement. Dans les mois suivants la France va regrouper une importante armée sur le Rhin. Du fait de cette nouvelle crise européenne, le prix du blé monte en Flandre et en Allemagne mais en Alsace il reste au-dessous de 50β malgré les orages accompagnés de grêle qui font de gros dégâts dans les cultures.[xxiii] D’autre part, on voit apparaître à la même époque une vague épidémique qui touche le nord de l’Allemagne et la Prusse et qui affecta tout particulièrement les pauvres. Il s’agissait de fièvres, accompagnées de petites éruptions, qui dégénérèrent semble-t-il en « maladie hongroise » et causèrent beaucoup de décès. Le pasteur allemand Sussmilch écrivit : « Le paysan et le pauvre meurent sans avoir reçu le moindre remède, il n’est même pas question d’avoir recours à un médecin, d’une part parce que celui-ci est trop éloigné, d’autre part parce qu’il semble – et souvent il l’est vraiment – trop coûteux à l’homme du commun. Même aux environs immédiats de Berlin, 15 à 20 personnes sont mortes des fièvres dans certains villages sans le moindre secours et sans que quiconque se soient occupées d’elles. » Plus loin il remarque que les maladies épidémiques qui ont causé le plus de décès sont la rougeole, la varicelle et la fièvre, particulièrement parmi les jeunes enfants et cela en dépit d’un hiver 1756-1757 clément.[xxiv] Il semble que la propagation de cette vague épidémique soit facilitée par le mouvement des troupes. Or, justement l’Alsace voit affluer sur ses terre une grande quantité de soldats en préparation des opérations françaises sur le Rhin. A l’arrivée de l’hiver on note ainsi une importante mortalité infantile dans les registres paroissiaux du Kochersberg. Est-ce une répercussion des épidémies d’Allemagne et de Prusse ? Une analyse détaillée des chroniques locales de l’époque nous donnera peut-être la clé. Toujours est-il que cette importante mortalité infantile durera en Alsace jusqu’en 1758, comme en Prusse.

 

C’est dans ce contexte qu’en novembre ou en décembre 1756 Marie Jost donna naissance à une petite fille, prénommée Marie-Anne. C’est un hiver froid qui est arrivé tôt (dès octobre), particulièrement novembre et décembre dont les températures sont inférieures de 3 à 4°C par rapport à la moyenne. Marie eut à peine le temps de se remettre de ses couches que la famille semble avoir été forcée au départ. En effet la naissance de la petite dernière coïncide avec un déménagement des Jost au sud de la Zorn. Au bout de quelques pérégrinations, La famille aboutira à Donnenheim, à environ 10km de Hochstett.

 Fragonard - bergerENTOURAGE DE JEAN-HONORE FRAGONARD (GRASSE 1732-1806 PARIS) - Berger endormi près de son troupeau


Arrivée brutale à Donnenheim

 

Cette période marque un nouvel épisode dramatique dans la saga familiale. En effet, à peine arrivés à Donnenheim, Laurent déplore le décès de deux de ses enfants, sans nul doute emportés par l’épidémie qui sévissait alors dans la région. Le 14 février 1757 c’est d’abord son nouveau né, Marie-Anne âgée de juste trois mois qui décède. A peine douze jours plus tard le 24 février 1757, c’est au tour de son frère Jean, âgé de dix ans, de suivre sa soeur dans la tombe. L’acte de sépulture de l’enfant Marie Anne comporte un renseignement qui mérite d’être relevé ; sur le registre paroissial, le curé a noté, en effet, que l’enfant était « la fille de Laurent Jost, berger, pour le moment à Donnenheim » (« Maria Anna filia Laurentii jost pecorum custodis et Maria Kellerin conjugum pro tempore in Donnenheim »). La famille venait donc juste d’arriver au village et son installation était encore considérée comme temporaire.

 

Il existe une copie de cet acte du 14 février 1757 où il est écrit, au sujet du domicile de Laurent Jost, « pro tempore in Hohenatzenheim Donnenheim », ce qui suggère que le berger avait séjourné brièvement à Hohatzenheim avant d’arriver à Donnenheim. Peut-être s’était-il réfugié un temps auprès d’un membre de la famille Oberlé, belle famille de son frère Michel. Cette possibilité conforterait l’hypothèse d’un départ plus ou moins forcé et précipité de Hochstett, alors qu’au moins deux enfants étaient malades. L’expression pro tempore n’apparaît plus dans l’acte du 24 février 1757. Pour le clerc qui rédigea l’acte, Laurent Jost devait alors être un résidant permanent de Donnenheim. Notons encore que Michel Keller, le beau-frère de Laurent, tisserand au village voisin de Bilwisheim, figure pour la première fois comme témoin dans les deux actes de décès de la famille Jost, ce qui suggère que c’est par son entremise que Jean Jost obtint une place de berger à Donnenheim. On peut aussi penser qu’en quittant Hochstett, la famille s’était d’abord adressée aux Keller de Mommenheim puisque ce village est juste à côté de Hochstett et qu’elle y possédait un peu de terre. L’itinéraire présumé aura alors été Hochstett, Mommenheim, Hohatzenheim et enfin Donnenheim. En tout cas à partir de ce moment, Michel Keller sera toujours très présent dans les affaires de la famille Jost.

 

 

Obtention d’un emploi de berger communal

 

Comment s’est faite l’arrivée de Laurent Jost à Donnenheim ? Y avait-il un emploi disponible pour lui ou dut-il s’y faire une place ? Pour tenter de répondre à ces questions il est important de disséquer les registres paroissiaux avec soin et de relever les détails. Ainsi à l’arrivée de Laurent à Donnenheim il y avait plusieurs bergers à Wingersheim et apparemment un berger à Donnenheim, Joseph Damm. Dans les registres, les bergers sont toujours qualifiés d’un terme du genre « pecorum custodis » ou « pecorum pastoris », cad à dire littéralement gardien de bétail. Plus rarement on trouve aussi « Opilio » mais pas à Wingersheim-Donnenheim dans la période qui nous intéresse. Ainsi le 10 janvier 1756, à la mort de sa femme, le berger de Wingersheim Nicolas Reiffstecker est qualifié de « pecorum custodis ». En 1755, son collègue Pierre Lehn est qualifié de « Equorum custodis ex Wingersheim », donc spécialisé dans les chevaux. A Donnenheim il y avait un berger Joseph Damm qui avant 1757 était toujours qualifié de « custodis » comme par exemple le 13 août 1754 à la naissance de son fils Joseph (« Gregum custodis » cad gardien de troupeau) ou le 27 octobre 1755 lors du baptême de sa fille Maria-Catharina (« Pecorum custodis »). Puis, brusquement, à l’arrivée de Laurent Jost, il perd le titre de custodis : Ainsi le 24 mars 1757, un mois après l’arrivée de Laurent, il déclare la mort de son fils de deux ans et demi Joseph. Il est alors qualifié de grerarii [gregarii]. Le 29 juillet 1758, lors de la naissance de son deuxième fils Joseph il est de nouveau qualifié de grerarii. Enfin le 26 décembre 1760 lors du baptême de son fils Jean il est qualifié de « mercenarius ». En ce qui concerne Laurent Jost, il est toujours qualifié de « pecoris custodis », même lorsqu’il n’est encore que temporairement à Donnenheim. Le terme mercenarius signifie sans ambiguïté journalier. Donc à partir de 1760, Joseph Dam n’est plus berger mais journalier. Le terme gregarius est typiquement traduit par berger mais dans ce cas précis son emploi par le curé de Wingersheim est si circonstancié qu’il semble introduire une nuance supplémentaire. Littéralement gregarius signifie « de troupeau » (adjectif dérivé de grex, gregis : le troupeau) ; comme ici il fait référence à une profession on pourrait le traduire littéralement par « qui travaille avec les troupeaux » (sous-entendu sans avoir le titre officiel de gardien ou berger communal. Il semble donc bien que la position de berger communal ait été retirée à Joseph Dam à l’arrivée de Laurent Jost ou en tout cas avant décembre 1760.

 

D’après Hoffmann, le berger était nommé le plus souvent « jure communi » par les communautés, c'est-à-dire soit par le tribunal (gericht), soit par la communauté assemblée; et cette élection devenait d'ordinaire l'occasion d'une buvette, comme d'ailleurs celle de tous les officiers que l'on appelait « Bedienten ».[xxv]

 

 

La maison du berger

 

Nous avons eu la chance de trouver aux archives les comptes communaux de Donnenheim du XVIIIe siècle. Pour la période autour de 1757, nous avons quasiment un livret par an ou tous les deux ans. Il n’est jamais fait mention de salaire du berger ce qui suggère que chaque paysan le payait directement, probablement en nature, en fonction des bêtes qu’il gardait. Il n’y avait donc pas vraiment de salaire fixe. Par contre il est souvent fait mention de la maison du berger, une maison communale mise à la disposition du berger et dont l’entretien est à la charge de la commune. Ainsi en 1757, la maison occasionna queleques frais :

 

- Item dem Caminfeger wegen dem camin im hirtenhaus zahlt 2ß

(Pour le ramonage de la cheminée dans la maison du berger 2β)

 

-Item für die fenster im hirtenhaus außboßern zu lassen 5ß 6δ

(Pour faire réparer les fenêtres dans la maison du berger 5β 6δ)

 

Item Strohe decker fur 1 taglohn umb das Dach auf dem hirthenhaus aus zubeßern zahlt 3ß

(Une journée de paye pour que le couvreur de chaume remette en état les chaumes sur la maison du berger se monte à 3β)

 

Au passage ces informations nous confirment que la journée de travail d’un petit artisan était payée environ 3β. Ces frais de maintenance étaient d’ailleurs assez fréquents. Ainsi au cour des six années précédentes on note les frais suivant :

1756 : ramonage pour 2β.

1755 : on avait dépensé 3R 1β 6δ (cad 31.5β) en réparations diverses ainsi que 1R 4β 5δ (14.4β) pour payer le forgeron chargé d’installer une porte.

1753 : on a dépensé 2R 7β 4δ en réparation diverses (27.3β)

1752 : aucune dépense

1750 : La maçon qui a réparé la maison du berger a coûté 1R 3β (13β)

 

On arrive donc à un total de 88.2β pour la période 1750-56.

 

 

La vie à Donnenheim

 

Ainsi dès son installation à Donnenheim, Laurent Jost semble avoir été reconnu comme le berger titulaire du village. On mit une maison à sa disposition et on lui confia le bétail du village. Il était probablement aidé par Joseph Dam. La communauté comptait alors environ 14 feux,[xxvi] soit une soixantaine de personnes.[xxvii] Parmi celles-ci il y avait 8 laboureurs et 6 pionniers (cad des travailleurs affectés a l’entretien des chemins). Le troupeau communal devait s’élever environ à une soixantaine de têtes (vaches et moutons) mais il n’y avait pas de bœuf. Il y avait par contre 40 chevaux.[xxviii] Les cochons étaient en général emmenés séparément par un porcher pour la glandée dans les forêts. Comme nous l’avons vu, tous les habitants participaient habituellement au salaire du berger, de quartier en quartier (cad de semaine en semaine), dans la proportion des bêtes qu'ils entretenaient. En 1772, la commune de Walheim publia une ordonnance décrivant précisément ce processus : deux porcs équivalaient à une bête de gros bétail. Les journaliers étaient toujours taxés pour un porc, qu'ils en eussent ou non, à moins qu'ils ne déclarassent, avant le 1er  janvier de chaque année et par écrit, qu'ils ne voulaient point chasser de bétail celte année au troupeau commun. Les deux jurés, le bangard (garde-champêtre) et le berger se transportaient au commencement de chaque quartier d'une maison à l'autre, pour constater le nombre de pièces de bétail, et spécialement de porcs, que chacun possédait ; l'un des jurés tenait registre de ce nombre; le second le marquait à la taille. Ceux qui déclaraient au premier janvier ne pas vouloir chasser de porcs au troupeau, n'avaient point de part à la glandée, mais aussi n'étaient pas compris au rôle pour les gages du berger.[xxix] Le berger conduisait ensuite le troupeau selon le parcours arrêté et constitué des terrains mis à disposition par les propriétaires, la commune et ceux loués au seigneur au tarif de la redevance spécifique pour la vaine pâture (Weidtrich). En 1757 à Donnenheim, la commune payait 4R 2ß à cet effet.

 

Petite commune, Donnenheim  dépendait en fait principalement de Wingersheim. Le village n’avait pas d’église, juste une chapelle située dans l’ancienne ferme dîmière de l’abbaye de Baumgarten, à la limite du ban communal. A l’arrivée de la famille Jost, le domaine des moines cisterciens devait être en mauvais état, car il fut abandonné à la fin du siècle.[xxx] Les comptes de cette année 1757 nous donnent une idée de ce qu’était la vie au village à cette époque. Le budget de la commune était alors de 373R 6ß 2.5d. C'est-à-dire en moyenne 26R 7β par famille ou 267β ce qui était une somme importante. Evidemment, l’essentiel de la somme était supportée par les plus riches propriétaires. Là-dessus la plus grande partie allait au roi à hauteur de 162R 6β 9.5δ (43% du budget). 100R 9β 8δ étaient utilisés pour les fourrages (27%)[xxxi] et 32R 7β (9%) pour la part de la commune au coût du passage du vénérable Stabhalter Amann. Restait donc environ 77R ou 20% de la somme initiale pour les dépenses de la commune. La plupart des sommes en jeu sont faibles. Nous relevons ici quelques unes d’entre elles qui donnent une idée de la vie communale:

 

Pour payer un enseignant (ordinari) 2R

Pour aider à l’établissement de ces comptes 1R 5ß

Pour ceux qui portent la croix et les drapeaux (processions) 1R 5ß

Pour le venerable recteur de Wingersheim pour la procession habituelle 1R 5ß

Pour Michel Hemmer le sergent communal, pour transmettre les messages et les ordres au sujet des messes 10R

Pour les messagers de l’intendant, du roi et de la milice 2R 8ß 9δ

Pour le coût de la cérémonie du serment juré par le prévôt 1R 5ß

Pour les valets chanteurs lors de la procession sur le ban 1R

Impôt pour l’église, et coût de la protection contre un vieux loup 5ß[xxxii]

Au messager communal en avance de son salaire annuel habituel 4R 5ß

Pour le courrier, son honneur le secrétaire a été payé 3R

Pour réparer le poêle de la salle commune (Laube) le montant des fournitures totales de carrelage au maçon se monte à 1R 8ß

Au maire de Dauendorf pour les dépenses liées à la part de la présente commune, vis-à-vis de la requête des deux intendants au sujet de la route de Neubourg, un montant de 1R 5ß [xxxiii]

Redevance pour la vaine pâture (Weidstrich) sur les terrains et forêts seigneuriales 4R 2ß

 


Durant cette année 1757, après un rude hiver, l’été est caniculaire. C'est le mois de juillet qui est le pire; la terre se dessèche complètement, le raisin est comme brûlé sur les ceps, ce qui compromet les vendanges; les feuilles finissent par tomber des arbres comme en automne à cause du manque d'eau. Pendant ce temps en Allemagne l’armée française est entrée en campagne. Après quelques succès elle subit une cinglante défaite à Rosbach en novembre et doit se replier sur le Rhin, entraînant un lot de réfugiés, de blessés et de maladies. La mortalité infantile qui avait débuté en 1756 restait d’ailleurs comme en Allemagne à des niveaux élevés et la famille Jost eut une nouvelle fois à en pâtir. Le 25 mai 1758 elle déplora la mort d’un troisième enfant, François, âgé de six ans. Laurent n’avait donc plus que trois enfants Antoine, André et Barbara. L’historien Boersch note que, durant cette période, « les maladies éruptives remplacent les angines, les péripneumonies (épidémies catarrhales) et que quelquefois seule, la classe des enfants est touchée. »[xxxiv] Evidemment la proximité de la troupe favorise la propagation des maladies. Or, en 1758, un détachement militaire était stationné à proximité puisque le 5 janvier 1759, naquit au village voisin de Bilwisheim la fille du soldat Antoine Kern, appartenant au régiment « Alsace ».

 

Prix du froment

Partout on sentait bien que la guerre ne pouvait que fragiliser l’économie, surtout quand le roi perdait des batailles. En Alsace ce n’était pas encore la crise mais les conditions climatiques capricieuses poussaient à nouveau le blé à la hausse. Le sac passa les 54β en 1758 du fait de la fraicheur qui réduisit les rendements et 56β en 1759, cette fois à cause des souris qui pullulèrent et dévastèrent cultures et entrepôts.[xxxv] Laurent Jost devait de nouveau se faire du souci car le métier de berger, on l’a vu, était un métier instable. Comme il dépendait totalement de la communauté villageoise qui l’employait, à chaque crise économique le berger était susceptible de perdre son emploi. C’est finalement l’année suivante en 1760, qu’une nouvelle crise va se déclarer à la suite de cinq longs mois de sècheresse. Le mois de juillet est exceptionnellement brûlant. On manque de foin et le blé grimpe à 70β le rézal ce qui fait repasser le pain au dessus des 6δ la livre (ou 4.5δ prix coûtant). Heureusement les années suivantes sont meilleures et le blé redescend lentement pour repasser sous les 50β le sac en 1764. Le pain revient alors à 4.6δ la livre ou 3δ prix coûtant. En 1761, la commune avait à nouveau dépensé 1R 2β « pour recouvrir à neuf la maison du berger avec de la paille et pour payer les réparations d’ensemble des fenêtres » et 4β pour le ramonage de la cheminée. Ce coût est le double de 1757. Pourtant le salaire du messager communal était inchangé à 4R 5β.

 

Le répit est pourtant de courte durée. A partir de 1766 le blé augmente à nouveau, imperturbablement au gré des aléas climatiques. Inondations en juillet 1766, canicule et inondations en 1767 aboutissent à plusieurs années de mauvaises récoltes et les greniers se vident. La situation atteint son paroxysme en 1769 avec un très mauvais temps en permanence. Les récoltes sont largement en dessous des besoins le prix du blé monte 103β le rézal en 1770, un prix inédit depuis 1720 ! Le pain vaut 9δ la livre c'est-à-dire 3 sous de France. C’est la famine partout en France et le gouvernement réagit en tenter de geler les prix mais la crise n’est pas enrayée. Les gens meurent de faim. Les années suivantes ne sont pas meilleures et la pénurie n'arrive pas à se résorber; les autorités interdisent l'exportation des pommes de terre qui doivent servir à nourrir la population locale. Malgré cela les gens meurent de faim et une révolte paysanne, née dans le village d'Eywiller, éclate dans le comté de Sarrewerden, partie de l'actuelle Alsace Bossue; elle est réprimée durement. Le blé reste à de très hauts niveaux et les épidémies aussi restent d'actualité.

 

Or cette période coïncidait avec un affaiblissement de la confrérie des bergers qui du fait du nombre décroissant de bergers affiliés et des crises à répétition était de moins en moins en mesure d’aider ses membres dans le besoin (ainsi par exemple les derniers documents des archives de la confrérie datent de 1768-69).[xxxvi] Dans ce contexte, et eu égard aux difficultés rencontrées personnellement, il est fort probable que Laurent encouragea ses fils à apprendre un autre métier. D’autre part, cette difficile décennie devait également pousser les enfants au mariage et ainsi diminuer le nombre de bouche à nourrir. Aussi il n’est surprenant que les deux fils survivants de Laurent Jost se soient mariés peu de temps après la crise de 1770-71 :

 

- Antoine, l’aîné, né en 1744, deviendra tisserand et épousera, le 2 mars 1772, Madeleine Berg, fille de l’ancien instituteur de Wintzenheim. Le couple s’installera à Oberschaeffolsheim.

- André, né vers 1749, deviendra lui aussi tisserand et unira, en février 1773, sa destinée à celle de Barbe Weber, fille de Jacques Weber et Barbe Diebolt de Bilwisheim. Le jeune couple s’installa dans ce village, juste à côté de son oncle, le tisserand Michel Keller. Barbe Diebolt était native de Hohatzenheim où son frère Laurent Diebolt exerçait le métier de musicien-tonnelier.

- Il est probable qu’Antoine et André furent apprenti de Michel Keller, le soutien principal de la famille durant cette période. André sera témoin du décès de Michel Keller en 1776. Il est aussi à noter qu’André et Antoine sont les premiers de la famille à savoir signer leur nom.

 

Néanmoins, pour les anciens bergers, les liens de jadis tissés au sein de la confrérie restaient très forts. On en veut pour preuve le mariage qui fut célébré le 21 octobre 1776 à Wingersheim, à savoir celui de Jean Michel-Hans (fils du berger de Hochstett déjà cité) et de Barbe Oberlé. Le marié était issu d’une famille de bergers de même que la jeune épouse ; de plus, les trois témoins (Laurent Jost, Jean Oberlé et Philippe Heidmann) étaient aussi bergers et leurs familles alliées on l’a vue depuis plusieurs décennies, avaient tissé des liens très proches. Les Oberlé étaient bergers dans la région de Hohatzenheim et Wingersheim depuis plusieurs générations.

 

Ce même mois d’octobre 1776 (le 10 octobre) Laurent et Andreas Jost seront témoin au décès du beau-père d’Andréas, Georges Weber à Bilwisheim.[xxxvii]

 

Durant cette décennie difficile, la situation de Laurent à Donnenheim avait aussi quelque peu évolué. Les comptes du village manquent entre 1761 et 1775. Mais ceux de l’année 1775, nous apprennent que le berger ne jouissait plus de la traditionnelle Hirtenhaus, la maison communale mise jadis à sa disposition. Après plusieurs décennies de rafistolages, cette masure était peut-être en trop mauvais état pour être habitée. En tout cas les comptes de 1775 indiquent que le berger jouissait à présent d’une indemnité en compensation du logement qu’il habitait jadis :

 

“Item als die Pfrund wegen denen hirthaus mahl angeschnitten worden wurde wie gewöhnlich verzehrt 4R 6δ

(Pour l’indemnité de laquelle la maison de berger était jadis soustraite, il a été dépensé comme d’habitude 4R 6δ)

 

C'est-à-dire 40ß. Il est intéressant de comparer cette somme aux indemnités de logement précédemment citées venant de l’ouvrage d’Hoffmann :[xxxviii]

 

Vacher de Homburg : logement, 15 livres  (cad 9R)

Vacher de Landau : logement, 10 livres (cad 6R)

Porcher de Hombourg : logement et chenevière : 12L 6 s (cad 7R 3ß 10δ)

Porcher de Landau : Logement : 6 livres (3R 6ß)

 

Comme on s’y attendait, les indemnités de communes plus importantes sont plus élevées mais l’ordre de grandeur est similaire. Pour Laurent, ces 40β devaient donc s’ajouter à ses gages habituels en nature et en argent. Il est probable qu’il n’acheta pas de maison et qu’il loua un logement pour lui, sa femme et sa fille car il quittera bientôt le village. Les années suivantes, l’indemnité du berger est regroupée avec d’autres frais comprenant le paiement des valets-chantres et choristes (singerbuben und coralisten) lors de la procession de la Saint-Bernard le 20 août[xxxix] et la redevance du Weidtrich. Cette allocation globale est de 28R 6ß 9δ en 1778 puis les années suivantes 30R 9ß 6δ et 35R 8ß. En 1757, les valets-chanteurs coutaient 1R et la Redevance du Weidtrich 4R 2ß. Si on y ajoute le logement du berger de 4R 6δ on arrive à moins de 10R ; on est loin des 28 à 35R des années 70. On ne peut qu’en déduire que soit d’autre frais ont été inclus dans cette somme, soit la redevance de vaine pâture a considérablement augmenté.

 

 

Laurent et Marie Jost, au soir de leur vie

 

Selon différents actes des registres paroissiaux, Laurent et Marie sont établis à Bilwisheim à partir de janvier 1979 [à vérifier – acte à retrouver]. Le couple est qualifié de journaliers. Ainsi, en déménageant, Laurent a laissé dernière lui la vie de berger. A plus de 60 ans, le couple gagne encore sa vie en louant la force de ses bras pour les travaux des champs dans des fermes. Barbe, la benjamine de leurs enfants, qualifiée elle aussi de journalière vivait avec eux ; elle ne se mariera que le 24 novembre 1783, à l’âge de 36 ans, avec André Schissele, cordonnier à Bilwisheim et originaire du village d’Oberbrechthal, dans le diocèse de Constance. Le berger de Biwisheim était alors Antoine Zens originaire de la Wantzenau.

 

Durant les années 70 le prix du blé reste à un niveau élevé, autour de 60-70β le rézal se qui se traduit par un prix du pain entre 6 et 7δ la livre. Les années 80 ne verront d’amélioration substantielles pourtant certaines années seront plutôt bonnes mais il semble que l’inflation due aux crises précédente est responsable de cette nouvelle moyenne. L’année 1781 est une année normale. Pourtant le 20 novembre Marie décède à Bilwisheim. Ses fils Antoine et andré et son mari Laurent sont témoins à son enterrement. Barbara, on l’a dit se marie en 1783 et l’année suivante le médiocre rendement des récoltes provoque une hausse du blé à 81β le rézal avant de retomber dans la fourchette 75-60 les deux années suivantes.

 

En 1787, mourut celui qui fut son successeur comme berger à Donnenheim, à savoir Jean Michel-Hans, décédé prématurément après seulement 11 ans de mariage. L’année avait commencé par un hiver rude, froid et long. Au printemps humide, avec des gelées, succéda un été très sec. Il en résultat une moisson médiocre qui obligea d’avoir recours aux réserves. En 1788, si la récolte fut moyenne, l’hiver se montra rigoureux ; les stocks de pommes de terre souffrirent du gel et les grains devinrent l’unique subsistance des hommes et des bêtes. En 1788 le blé monte à 94β le rézal (le pain est à 8.6δ/livre). En 1789, la soudure est difficile et le prix du froment explose : 117β le rézal pour une livre de pain au-delà des 10δ. Le coût de la livre de pain est alors à plus de 7δ. On n’avait jamais vu ça même durant les famine terrible du début du siècle. La France semblait-il n’était plus en mesure de nourrir son peuple. La révolte est latente. Le 14 juillet de cette année-là, les Parisiens prirent d’assaut la forteresse de la Bastille.

 

Laurent Jost ne verra pas les conséquences de cet événement majeur dans l’Histoire de la France. Le vieux berger est décédé à Bilwisheim le 9 novembre 1789, en emportant dans la tombe la mémoire du temps de l’errance. Sa mort marqua, pour la famille Jost, la fin de la saga des bergers.

 

Parcours de Laurent




[i] Laurent Jost est décédé en 1789 à l’âge de 72 ans ce qui suggère qu’il est né vers 1717. Or, trois de ses frères et sœurs sont nés, on l’a vu en 1716,1717 et 1718. Laurent est donc né avant ou après. A son mariage, il avait donc moins de 25 ans ou plus de 27 ans. Marie Jost est décédée en 1781 à l’âge de 60 ans, ce qui permet de fixer sa date de naissance aux environs de 1721.

[ii] A partir de 1747, Laurent Jost ne signe plus que d’une simple croix.

[iii] Nous avons vus que Michel est né en 1717. Il avait donc 26 au moment de son mariage et de son établissement à Truchtersheim.

[iv] Etudes Economiques sur l’Alsace ancienne et moderne Tome 2 denrées et salaires.

[v] “Prices and Wages in Strasbourg, 1313-1875” in International Institute of social History.  http://www.iisg.nl/index.php

[vi] Ceci est une moyenne entre la ville et la campagne. A la ville, les salaires étaient plus importants.

[vii] Terrain où on cultive le chanvre.

[viii] « L'Alsace au dix-huitième siècle au point de vue historique ..., Volume 3 » Charles Hoffmann, Augustin Marie Pierre Ingold

[ix] Hoffman utilise le taux de change 1lb = 3.33L. On utilise donc ce taux pour revenir à l’échelle strasbourgeoise.

[x] Le rézal est donc un peu plus que le hectolitre. Dans cette étude nous utiliserons sans distinction le terme de rézal ou sac. Quant à la livre, celle de Strasbourg valait comme celle de Paris 489g.

[xi] Ces prix sont basés sur les tables fournies par Hanauer. Celles-ci sont malheureusement converties en francs/hl ; il nous a donc fallut les reconvertir dans leur unité originelle. Le prix du pain était alors règlementé par chaque ville en fonction d’un profit que l’on considérait raisonnable pour le boulanger. Hanauer note qu’à Strasbourg les prix avaient tendance à être plus importants que dans les autres villes d’Alsace en raison d’un rendement de blé trop faible dans le calcul de la taxe. Les boulangers avaient donc un plus grand profit. Cette erreur sera rectifiée au cours de la réforme du prix du pain de 1752. On peut donc estimer que le prix du pain était un peu plus bas à la campagne.

[xii] Le méteil est un mélange de grains composé de 2/3 de froment et 1/3 de seigle. En semant du seigle plus rustique avec le blé, le paysan avait plus de chance de récolter quelque chose en cas de conditions climatiques difficile. Le pain qui en résultait (pain de ménage) était le pain des gens pauvres, des soldats ou le pain de réfectoire des clercs. Le pain de froment ou pain blanc était le pain des officiers, des bourgeois et des jours de fêtes pour les clercs.

[xiii] Calculé selon les données fournies par Hanauer. Ainsi suivant l’exemple donné pour l’année 1699, le rézal de froment peut fournir 51.25 livres de pain blancs + 77.875 livres de pain bis + 56.64 livres de pain noir. Soit 185.8 livres de pain au prix de 73*12 = 876δ le sac de blé ou 4.7δ/livre de pain. Pour l’année 1739 (50ß/rézal) cela correspond à un coût de 3.6δ/livre de pain. Ces chiffres sont basés sur un rendement de 164livres de farine/rézal de blé. Mais ce rendement n’était pas assuré. Hanauer cite une autre mesure donnée pour l’année 1774 qui ne parvient qu’à 138 livres de farine/rézal de blé. Evidemment, si le boulanger choisit de faire plus de pain blanc, le rendement sera plus faible. Il faut aussi noter que ce coût ne compte pas les ingrédients additionnels à apporter au pain (sel) ni le travail à fournir et le coût de cuisson.

[xiv] Comme indiqué précédemment les prix du grain sont les prix réels du marché de Strasbourg alors que les prix du pain sont calculés d’après les tables de Hanauer. Ces derniers peuvent donc être erronés.

[xv] Jean Nicolas, La rébellion française, Seuil, 2002 p249-50

[xvi] “Histoire de l’Alsace”, Privat p314

[xvii] André Jost, autre fils de Laurent Jost, est décédé en 1809 à l’âge de 60 ans ; il était donc né vers 1749, mais ne figure pas dans le registre paroissial des baptêmes de Minversheim.

[xviii] On a recensé 93 habitants à Mommenheim en 1760. Voir Le patrimoine des communes du Bas-Rhin, Flohic éditions, 1999, tome 1, p. 284.

[xix] Marc MATHERN, Travail personnel de fin d’études (TPFE), du 28.9.1999. Site Internet de M.M.

[xx] En 1775 l’édifice menace de s’écrouler. Une nouvelle église (l’église actuelle) est construite en 1777. Voir Le patrimoine des communes du Bas-Rhin, Flohic éditions, 1999, tome 1, p.464.

[xxi] Thomas Keller est décédé le 24 juillet 1754, date de l’inventaire des biens laissés par son épouse.

[xxii] Remerciements à Christophe Woehrlé de l’Entraide généalogique pour la traduction de l’inventaire du 24 juillet 1754

[xxiii] Jean-Sebastien Beck « L'évolution du temps en Alsace-Moselle depuis la nuit des temps » http://meteo-alsace-wimmenau.org/

[xxiv] Johann Peter Sussmilch (1707-1767) “L’ordre divin”

[xxv] « L'Alsace au dix-huitième siècle au point de vue historique ..., Volume 3 » Charles Hoffmann, Augustin Marie Pierre Ingold

[xxvi] 14 feux en 1766. « Paroisses et communes de France: Bas-Rhin ».

[xxvii] On utilise en général une moyenne de 4 ou 5 habitants par feu. Soit ici une population entre 55 et 70 personnes.

[xxviii] Archives du Bas Rhin. Donnenheim en decembre 1769 : 14 feux, 8 laboureurs, 6 pionniers, 40 chevaux, aucun boeuf.

[xxix] Charles Hoffmann « L'Alsace au dix-huitième siècle au point de vue historique ..., Volume 3 » p91.

[xxx] Les fermiers qui le géraient (famille Hoenen) s’installeraient alors à Donnenheim. Ce n’est que quelques années plus tard, en 1801, que les villageois entreprirent la construction d’une église à Donnenheim.

[xxxi] Il n’est pas clair si cette somme est s’adresse aux fourrages de l’administration ou si c’est une réserve pour la consommation du village.

[xxxii] Parmi les derniers loups tués en Alsace on note un cas à Tannenkirch dans le Haut-Rhin en 1771 et un autre à Wasserbourg également dans le Haut-Rhin.

[xxxiii] Le baillage de l’abbaye de Neubourg comprenait alors Uhlwiller, Niederaltdorf, Dauendorf et Donnenheim. Cette abbaye a été dédiée en 1158. Elle a été reconstruite en 1758, en finalement totalement détruite en 1818.

[xxxiv] Histoire de l’Alsace, Privat, p. 311.

[xxxv] Le climat de 1752 à 1777 en Alsace-Moselle.

[xxxvi] Corporation des Bergers. Archives du Bas-Rhin ; 17J54.

[xxxvii] Il se trouve que le frère de la femme de Georges Weber, Laurent Diebolt est aussi témoin. Ce dernier est musicien-tonnelier à Hohatzenheim et il venait de construire une maison dans cette localité. Qui eut pensé alors que cinq générations plus tard, cette maison passerait au descendant de Laurent, Louis Jost, dont la descendance exploite toujours la ferme, connue sous le Hoftnàme : ‘s Schleijers.

[xxxviii] Hoffman utilise le taux de change 1lb = 3.33L

[xxxix] Les processions au flambeau se pratiquent encore la nuit à la Saint-Bernard notamment autour de l’abbaye de Citeaux où Saint-Bernard a été moine.


domenchin-chavannes-pierre

PIERRE DOMENCHIN DE CHAVANNE
(PARIS 1673-1744)
Berger avec son troupeau




Thaler

Florin d'argent ou Guldentaler "Schieß-Guldiner" (60 Kreuzer), émis pour le grand tir de la soc. des Arquebusiers de Strasbourg en 1576



























WATTEAU - La danse champêtre

WATTEAU - La danse champêtre
(1706-1710)









minversheim

Etable du XVIIIe siecle - Minversheim









porte minversheim

Minversheim - Porte de cave datée 1715








Eglise de Minversheim

Eglise de Minversheim










Campagne Minversheim

Campagne autour de Minversheim






Croix de chemin 1737

Croix de chemin 1737 - Minversheim







Saint Hilaire

Saint Hilaire dans l'eglise de Minversheim
2e partie du XVIIIe siecle













































Donnenheim

Donnenheim - Ferme de 1775









Calvaire 1750

Donnenheim - Calvaire 1750








Toit de chaume

Toit de chaume







Couvreur de chaumes

Couvreur de chaumes










scene de village

Scene de village au XVIIIe siecle







chapelle Baumgarten
    Relief du 15e siècle, provenant de l' ancienne chapelle cistercienne de Baumgarten détruite en 1803.







chasse au loup

Chasse au loup












































calvaire donnenheim

Calvaire 1775 - Donnenheim











Vierge

Vierge sur une croix de chemin
1778 - Donnenheim















Saint Bernard

Apparition de la Vierge a Saint Bernard
Eglise Saint-Bernard - Donnenheim
debut du 19e siecle







Crise de 1788-89

La crise economique de 1788-89