Xavier Jost  (1778-1820)

Une vie courte dans une période troublée

 

Xavier fut baptisé le 1er janvier 1778 à Bilwisheim par le curé Thannberger de Rumersheim:

(La paroisse de Bilwisheim était alors annexe de Rumersheim)

 

« Jost Xaverius Andreas

Hodie die prima januarii anni Millesemi Septingentesimo Septuagesimi octavi a me infra scripto vicario in Rumersheim et annexis baptisatus fuit Xaverius Andreas heri fero natus filius Andrea Jost civis et textoris et Barbara Weber uxoris ejus legitima in Bilsheim commorantium. Patrinus fuit Sebastianus  Lagel civis et agricola ejusdem loci. Matrina  Brigitta Wölffel filia soluta Mathia Wölffel et Brigitta Ham civium hui quoque comorantium Prosente et patre qui omnes una mecum subscripferunt.

Patrinus [sign] Sebastian  Laagel

Matrina [sign] Bridgat Wölfel

Pater [sign] Andres Jost

Thannberger »

 

 

Il était le troisième des six fils d’André et Barbara Weber. Il n’avait qu’une sœur, Marie-Catherine, la plus jeune des sept enfants de la famille. Des sept enfants, un d’entre eux (Jean) est mort en bas âge, un autre (Antoine) se retrouve sur une liste d’émigrés pendant la révolution et n’apparait plus à Bilwisheim par la suite. Deux fils (Michel et Jacques) n’apparaissent plus dans les registres après leur naissance. Ils sont donc décédés avant l’âge adulte ou ils ont quitté le village à leur mariage. Enfin les trois autres : Xavier, Stephan et Marie-Catherine sont restés au village.

 

On ne sait rien de Xavier durant sa jeunesse si ce n’est qu’il apprit le métier de son père, tisserand, dans la ferme familiale. En 1798, il avait 20 ans lorsque les consuls législatifs du pays votèrent la loi Jourdan qui établissait la conscription systématique de tous les jeunes de 20 ans (19 fructidor an VI ou 5 septembre 1798). Cette conscription débuta l’année suivante et Xavier eut donc la chance d’appartenir à la dernière classe qui n’avait pas été appelée. Par contre, son frère Stephan qui avait deux ans de moins que lui dut passer par la conscription. Lors de la séance du 23 germinal an XI (13 avril 1803), il se retrouve sur la liste de conscrits « dispensés de service militaire ainsi qu’ils l’avaient été provisoirement par les conseils municipaux de leurs communes » car il était « sourd et ne pouvant articuler ». Il passera toute sa vie dans la ferme familiale.

 

Pour Bilwisheim, les conscrits des deux premières levées sont les suivants :

 

An VIII – Canton de Brumath [1RP21]

Kehren François Joseph, 20 ans 3 mois 24 jours, 1.61m, Laboureur

Gast Joseph, 20 ans 7 mois 6 jours, 1.67m, Cultivateur

Werling Jean Martin, 20 ans 10 mois 26 jours, 1.66m, Cultivateur

 

An IX – Canton de Brumath [1RP22]

No833, Jost Etienne (Stephan), né le 25/12/1779, 1.62m, Tisserand

No564, Paulus Joseph, né le 10/3/1780, 1.62m, Meunier

 

Mais aucun d’entre eux ne sera appelé au service.

 

 

Une nouvelle monnaie[1]

 

Avec la loi du 28 thermidor an III (15 août 1795), le franc devient l'unité monétaire française. Les pièces d’argent auront pour type la figure d'Hercule unissant les figures allégoriques de l’Égalité et de la Liberté avec la devise « Union et Force ». Par contre il faut attendre 1796 pour que les premières pièces en francs entrent en circulation.

 

La loi du 25 germinal an IV (14 avril 1796) donne les équivalences livre tournois/franc : la livre pèse 4,50516 grammes d'argent, et le franc 4,50 grammes d'argent fin. La livre est donc très légèrement supérieure au franc, mais la loi décrète que la pièce de 5 francs soit donnée et reçue pour 5 livres 1 sou et 3 deniers. Le franc vaut donc officiellement 1 livre 0 sol et 3 deniers (inversement, 1 livre = 0,9877 franc).

 

Comme la livre de Strasbourg valait 4 livres de Paris, on en déduit les équivalences suivantes :

1 Livre de Strasbourg (lb) = 4 francs

1 Florin (R) = 2 francs

1 franc = 5 schillings (ß)

 

 

Mariage 

 

Xavier Jost se marie le 10 ventose de l’an X (1er mars 1802) avec Anne-Marie Schott « die ledige gebürtig von Bilwisheim, welche ein und zwanzig Jahr alt, die dochter den verstorbenen Jacob Schott und Maria Steinmetz beyder im Liben geweßenen bürger und ackerslitten in Bilwisheim. » Xavier, lui est « lediger gebürtig von Bilwisheim, welcher vier und zwanzig jahr alt ist, sohn der Andreas Jost und Barbara Weber beyder von bürgerden Ehe und Leinen webers in Bilwisheim. »

 

Xavier signe « Xaveri Jost », Maria signe d’une croix et Andreas signe « Andres Jost ». Les témoins signent aussi leurs noms : Anton Hanß « bürger und ackerman von Bilwisheim welcher acht und dreysig jahr alt ist », Mathis Keller « burger und Leinen webers in Bilwisheim welcher neun und dreysig Jahr alt ist», et Diebolt Stiehl « burger und ackerman in Bilwisheim ».

 

Xavier, 24 ans, se marie donc avec une fille d’agriculteur (décédé) de 21 ans et les témoins, en plus du cousin Mathis Keller sont aussi agriculteurs. Ainsi, même si la famille Jost n’est pas encore en état de vivre uniquement de l’agriculture, du moins elle s’implante parmi les agriculteurs du village et l’objectif est clairement de faire grandir la ferme pour pouvoir être agriculteur à temps plein.

 

Pour en savoir plus sur la situation du couple lors de leur mariage, il me fallait retrouver leur contrat de mariage. Ce n’est pas toujours facile pour la période postrévolutionnaire quand on ne connait pas l’étude notariale impliquée. Il y avait alors à Brumath deux études : Celle de Brumath I dont les notaires furent successivement Coulmann (1801-1812), Gieswein (1813-1826), Stoeber (1826-1834) ; et celle de Brumath II : Brosius (1806-1816), Trautmann (1828-1833), …North (1855-1864), Diemer(1865-1876). En octobre 2014, après avoir consulté les archives de l’Enregistrement de Brumath pour cette période [3Q52], j’ai d’abord retrouvé l’inventaire après décès de Xavier Jost déposé à l’étude Brumath II en 1820. Dans cet inventaire il était fait référence au contrat de mariage déposé le 5 ventose de l’an X à l’étude Brumath I de maître Coulmann. La famille avait donc changé d’étude entre 1802 et 1820.

 

Contrat de mariage

Acte 353 de la pile – 5 ventose an X [cote 7E9.1/35]

 

Le couple a fait enregistrer son contrat de mariage cinq jours avant son mariage. Comme à ma connaissance ni les parents ni les grand-parents de Xavier n’avaient fait de contrat de mariage, ce contrat était le premier de la famille Jost. Il était écrit en allemand mais certains extraits sont traduits en français dans l’inventaire après décès de 1820, lui-même enregistré en français :

 

« Extrait du contrat de mariage passé entre elle [Marie Schott] et son défunt mari, sous seing privé, le cinq ventose an dix, enregistré au bureau de Brumath par M. Spitz le même jour au droit de vingt un francs quarante cinq centimes déposé en l’étude de Maitre Coulmann, notaire à Brumath »

 

Par l’article deux André Jost, tisserand à Bilwisheim et Barbe Weber, sa femme père et mère du futur, font cession et abandon aux futurs époux, à chacun par moitié, d’une maison, cour, grange, écurie et jardin au village de Bilwisheim, plus d’environ neuf ares ou d’un demi arpent de terre au ban du lieu canton dit im Kleinen Oberfeld, pour la somme de huit cent quarante francs, plus de tous les métiers, instruments et outils de tisserand et de chanvrier, d’une vache, de deux porcs et de toute la volaille, pour ainsi que de la batterie de cuisine et la vaisselle pour faire la lessive pour la somme de cent soixante francs, ensemble pour la somme de mille francs, stipulés payable, savoir : cent francs aux cédants dans le mois, trois cent francs à Catherine Jost, sœur du futur, et pareil lors de son mariage, et pareille somme de trois cent francs à Etienne Jost, frère du futur, ainsi lors de son mariage ou lorsqu’il aura atteint l’âge de 28 ans, quant aux trois cents francs restant, le futur est autorisé à les garder en main en égalisation à ses frères et sœurs.

 

L’article trois porte que les futurs époux sont convenus que le survivant d’eux gardera seul la propriété de la maison et dépendances et des objets mobiliers désignés en l’article précédent, au prix d’estimation de mille francs dont il remboursera la moitié avenant aux héritiers du prédécédé en termes annuels de cent francs, dont le premier écherra un an après le décès du prémourant, sans intérêts autres que de l’échéance.

 

L’article sept dit qu’au lieu de l’intérêt des trois cents francs délégués à Etienne Jost, frère du futur, par l’article deux, les futurs époux lui céderont gratuitement un métier de tisserand, le second en valeur, et huit peignes de tisserand, de plus tant qu’il restera célibataire, ils lui accorderont l’habitation dans la chambre de derrière au premier étage au dessus du poêle d’habitation, ainsi que la place suffisante dans la grange pour la conservation de ses grains, et le droit de cuire ses mets au feu des futurs époux ; enfin ils seront tenus de lui fournir le lit et de nettoyer son linge.

 

Par l’article neuf le futur époux fait donation à la future d’une somme de cent soixante dix francs à titre de don matrimonial.

 

Enfin l’article onze et dernier porte que les apports et héritages de part et d’autre sont réservés propres et en conséquence sujets à reprise en nature ou à récompense en cas d’inexistence ; quant à la communauté consistant dans les acquets, elle sera partagée par moitié entre les deux parties ou leurs héritiers.

 

Les autres dispositions du dit contrat de mariage n’ont pas été insérées ici parce qu’elles ne sont d’aucun intérêt dans cette opération. »

 


Le noyau familial


Le contrat de mariage a visiblement pour but de transmettre la propriété familiale d’André Jost à son héritier, Xavier, et à régulariser la situation des autres héritiers par des compensations. Ainsi en 1802, il est clair qu’il ne reste des enfants d’André Jost que Xavier et les célibataires Etienne (Stephan) et Catherine. Sur les mille francs de valeur de l’héritage, les parents gardent 100 francs et les trois enfants se partagent les 900 francs restant. Xavier reçoit en fait la ferme et doit compenser son frère et sa sœur pour leur du. Il clair également que les futurs époux devront loger les parents, frère et sœur jusqu’à leur mort ou leur mariage.


La Ferme

 

En 1790, la ferme était décrite de la façon suivante :

 « Andres Jost sein Hofstatt und garden zu Bilsheim gehordens frauenhaus in Strassburg, in Dorfitter ein halbacker Größe. Schätzung des Angaben- mäßigen reinen Ertrags in 1791 : 5 # »

 

« André Jost, sa ferme et jardin à Bilwisheim appartenant à l’œuvre Notre Dame à Strasbourg, sur le communal, d’une taille d’un demi acre. Estimation de l’imposition – revenus moyens net en 1791 : 5 livres»

 

Le contrat de mariage de Xavier Jost en 1802 nous donne la première description quelque peu précise de la ferme. On y apprend que la ferme comporte une maison, cour, grange, écurie et jardin au village de Bilwisheim, d’une valeur de huit cent quarante francs. Il y a aussi des métiers à tisser (probablement deux), avec des instruments et outils de tisserand et de chanvrier. Le bétail comporte une vache, deux porcs et de la volaille. Avec la batterie de cuisine et la vaisselle pour faire la lessive le total de la propriété atteint la somme de mille francs, d’après le notaire, somme probablement approximative pour faciliter le partage. D’après notre expérience, notamment l’étude des fermes de Hohatzenheim au XVIIIe siècle, cette somme est typique d’une ferme moyenne de cette époque. D’autre part, comme nous l’avions indiqué dans l’article sur André, on a la confirmation dans ce contrat que la ferme n’avait pas de chevaux ni de bœufs. Les Jost ne pouvaient donc exploiter pleinement les terres qu’ils possédaient et celles-ci étaient cultivées en appoint du tissage ou données en fermage à des agriculteurs. Les Jost restent donc principalement des tisserands. Au mariage de Xavier, les frères Xavier et Etienne reçoivent l’instrument de travail principal de leur père, les métiers à tisser et tous les outils de chanvrier. Pour devenir agriculteurs la famille devra acquérir des animaux de trait ce qui ne sera accompli qu’à la génération suivante. Au passage on note que la mariée Marie Schott, fille d’agricultrice n’apporte aucune dot au ménage. Ceci est tout à fait inhabituel pour l’époque. Orpheline de père, on en déduit que Marie Schott et sa mère étaient alors dans le besoin.

 

Contrat de Mariage

 

 

On trouve quelques précisions supplémentaires sur la ferme dans le contrat original en allemand :

 

« In alhießieger Gemeinde gelegene Behaußung, Hof, Scheuer, Stallung und Garten, samt ubrigen zugehorden, Rechten und Berechtigkeiten einseit Antoni Bastian, anderseit Niclaus Arbogast, vornen auf den Allmend Weg und  hinden auf den Muhlgraben ziehend, Leicht jarluhen in das Frauenhauß zu Strasburg Zwey Sester [sentiers] oder 38 litres 7 décilitres Korn,  Bodensinnß, sonsten frey, ledig und eigen. »

 

 « Située dans cette commune une habitation, cour de ferme, grange, étable et jardin, comprenant le reste des dépendances, de plein droit et en toute équité, d’un côté Antoine Bastian, de l’autre Nicolas Arbogast, devant sur le chemin communal et derrière s’étendant jusqu’au fossé Muhlgraben, faiblement grevée d’une rente foncière de deux sentiers ou 38 litres et 7 décilitres de grain au bénéfice de l’œuvre Notre Dame de Strasbourg, sinon libre de toute autre dette. »

 

Entre 1790 et 1802, la famille semble donc avoir acheté ou remboursé la plupart de la valeur de la ferme et il ne lui reste à payer qu’un petit loyer de 38.7 litres de grain par an, soit suivant le cours du blé entre 4 et 6 francs par an. Ce loyer équivaut donc à environ à 0.6% de la valeur de la ferme.

 

 

 

Loyer maison


Cette ferme est quasiment restée inchangée depuis 1802. Le cadastre de 1820 donne une vue de la propriété qu’on peut comparer à la propriété actuelle. On constate que la cour originelle était plus petite. La famille a depuis racheté un terrain à l’est qui permit d’étendre les dépendances. La maison se trouvait probablement au même endroit que la maison actuelle, sur la rue à l’ouest de la cour, puis se trouvait le porche et à l’est de la petite cour l’étable et la grange. Derrière (au sud) le jardin qui donne sur le ruisseau communal qui, on notera au passage, avait un cours plus irrégulier que maintenant. L’ensemble faisait partie à l’origine du grand domaine de l’œuvre Notre Dame racheté peu à peu par les paysans locataires.



Ferme
              de Bilwisheim

La ferme en 1820 et 2015. On note que la cour originelle était bien plus petite qu’actuellement avec la maison à l’ouest sur la rue et la grange-étable à l’est. Par contre il n’y avait pas de bâtiment au fond de la cour. Au sud, un petit verger qui donnait sur le ruisseau communal dont le cours était bien plus irrégulier qu’actuellement.



La maison d’habitation

 

Dans cette maison, les nouveaux époux doivent donc loger le frère Etienne dans « la chambre de derrière au premier étage au dessus du poêle d’habitation. » L’article 4 nous donne des précisions sur la place réservée aux parents :

 

Article 4 :

« viertens behalten sich die cedirende Eltern in der ubergebende Behaußung samt zugehorden die Meisterschaft annoch bis den 1. Messidor funfzehnten Jahr bestens bevor sodann nach abgelenttenen meisterschaft wollen sich die ubergebende Eltern, die lebenslangliche ohnentgeltliche Wohnung der cedirten Behaußung Namentlich oben die Obere Stube, desgleichne Plaz in der Scheur auf der Kast [coffre, armoire], in dem Keller zu auf bewahrung ihren Gruchlen, heu, Stroh, Weißzeug [household linen] Wein und ubrigen habsenlig wieben sowie auch Plaz in den Stallungen, zu Stellung einen Kuhe, bestens reserviret haben. »

 

« Quatrièmement les parents cédant conservent encore la maitrise de l’habitation transmise y compris les dépendances jusqu’au 1er messidor de l’an XV [20 juin 1807] au plus tard de sorte qu’après leur renonciation à la maitrise, les parents cédants veulent un logement à vie gratuit dans l’habitation transmise, précisément en haut dans la chambre d’en haut, de même une place dans la grange, dans la remise, dans la cave, la conservation de leur fumier, foin, paille, linge, vin, et de plus aussi qu’il leur soit réservé une place dans l’étable pour y mettre au moins une vache »

 

Les parents gardent donc encore la maison pendant 5 cinq ans après quoi ils conserveront une chambre au 1er étage. Enfin le lot de la sœur Catherine est réglé par l’article 8 :

 

Article 8 :

« Achtens verbinden sich des Hochzeitens Eltern ihren Tochter Catharina, des Diesorts hochzeiters schwester, zur gleichstellung derselben geschwisterne bey ihren Verrgelthung zu geben: eine Kuhe, oder an dere Statt ein hundert und zwanzig francs in geld, sodann ein vollstandiges Betts samt zwey fachem Uberzug, eine Tamiene Bettlad und vier Viertel Weizen wobey jadoch bedingen worden, dass wann das hochzeiters befragte Schwester Catharina sich nicht bey lebzeiten den selben Eltern verrfelichen [verpflichten] sollte, solte an solchem Fall als dann dieselbe aus ihrem hinterlassenden Steen mogen vorbesagte aus Steuerungs gasten zum voraus zu beziehen haben.”

 

« Huitièmement les parents du marié s’engagent à donner à leur fille Catherine,  la soeur du marié par leur contribution  une part égale à celle de ses frères: une vache, ou à la place 120 francs en argent, un lit entier y compris deux couvertures à poche, une étamine [petite étoffe mince en laine], un bois de lit et quatre réseaux de blé qui seront néanmoins conditionnés à ce que si Catharina, la sœur du marié en question ne se soit pas fiancée du vivant de ses parents, elle pourra alors obtenir en avance ce qui lui a été légué. »

 

 

Les salaires

 

A son mariage, Xavier a donc récupéré un bien de 1000 francs mais il doit repayer 700 francs à son frère, à sa sœur et à ses parents. Or à cette époque les artisans et les journaliers touchaient environ 2 francs par jour (cf étude de Hanauer). A l’année cela faisait environ 500 francs. On voit donc que la somme à repayer est donc importante comparée à un salaire de tisserand. L’héritage paternel, sans chevaux et avec seulement un métier à tisser et des personnes à charge, est donc plus un fardeau qu’une réelle faveur. Heureusement il y a les terres qui permettent un appoint non négligeable mais André ne les a pas léguées au mariage de son fils.

 

 

salaires
              XIXe

 

 

La famille s’agrandit

 

Le couple aura sept enfants mais trois décèderont en bas âge.

 

Enfants :

André né le 11 frimaire XI [2/12/1802] – décédé le 20 frimaire XI [11/12/1802]

Antoine né le 24 germinal XII [14/4/1804] – décédé le 26-12-1811

Etienne né le 8 décembre 1806

Jules née le 11 avril 1810

André né le 4-11-1813 – décédé le 4-5-1815

Marie Madeleine née le 21-2-1816

Marie Catherine née le 15-5-1819

Ne survivront à l’âge adulte que deux garçons Etienne (ou Stephan) et Jules et deux filles (Madeleine et Catherine).

 

 

Les terres

 

En plus des 9 ares hérités de son père à son mariage, les registres du notariat de Brumath montrent que Xavier a effectué quelques transactions foncières durant sa courte vie : en 1806 (achat), en 1809 (vente), en 1810 (achat) et en 1816 (achat avec son frère Etienne).

 

Nous n’avons trouvé aucun inventaire après décès pour les parents morts en 1809 et 1813 mais c’est probablement après leur mort que les deux frères Xavier et Etienne héritèrent des terres de leur père. Une comparaison entre les terriers de 1790 et de 1820 permet de faire une évaluation approximative de cette passation. On retrouve en effet sur le terrier de 1820 les 16 parcelles de 1791 plus neufs parcelles nouvelles probablement achetées par Xavier et Etienne. A sa mort en 1820, Xavier a donc 16 parcelles pour un total de 1.93ha plus la ferme, Etienne a 5 parcelles pour 40 ares et trois parcelles sont encore au nom d’André pour 49 ares. Le domaine total de la famille Jost est donc passé de 1.88ha à 2.92ha, soit environ 1ha en plus.

 

 

Terres Bilwisheim

 

 

 

Bilwisheim - Cadastre 1820

 

 

 

Un cousin à l’armée

 

Durant la première décennie de ce nouveau siècle, la France connait une effervescence militaire encore plus intense que durant la Révolution. Napoléon Bonaparte, solidement installé au pouvoir, poursuit une politique d’expansion à travers toute l’Europe et pour cela il a besoin de toujours plus de soldats. La conscription militaire s’accélère dans tous les départements. A Bilwisheim le cousin de Xavier Jost, François-Antoine Schiessele (le fils de Barbara Jost, tante de Xavier) est enrôlé en juillet 1807, à l’époque la plus glorieuse pour l’armée française et juste après la signature des accords de Tilsit scellant la victoire des Français sur les alliés. Il rejoint le 22e régiment de ligne le 23 juillet 1807, alors que la France avait donc enfin retrouvé la paix. Malheureusement l’année suivante Napoléon décida de conquérir l’Espagne et lorsqu’il prépara un corps expéditionnaire pour cette mission, Antoine Schiessele serait du nombre. Le 1er juillet 1808, il est affecté au 117e régiment de ligne en partance pour l’Espagne.

 

Extrait du contrôle de troupes du 22e Régiment de ligne

14 frimaire an XIV [5 décembre 1805]-3 août 1807

 

« François-Antoine Schiessele fils d’André et Barbara Jost né le 22 septembre 1788 à Bilwisheim canton de Brumath.

Taille : 1.60m

Visage ovale, front rond, yeux bruns, nez retroussé, bouche grande, menton petit, cheveux et sourcils noirs.

Arrivé au corps le 23 juillet 1807, conscrit de l’an 1808, no 82

Son domicile à l’époque de son entrée au service était à Bilwisheim département de Bas-Rhin.

Incorporé au 3e bataillon, 4e compagnie.

Passé au 117e régiment le 1er juillet 1808. »

 

Extrait du contrôle de troupes du 117e régiment d’infanterie de ligne

Formation au 1er juillet 1808

 

« François-Antoine Schiessele

Arrivé au corps le 1er juillet 1808. Incorporé venant du 22e régiment de ligne, conscrit de l’an 1808.

Affectations successives :

3e bataillon, 1ère compagnie

5e bataillon, 4e compagnie

4e bataillon, 4e compagnie

3e bataillon, 1ère compagnie

1er bataillon, 1ère compagnie

3e bataillon, 1ère compagnie

 

Caporal le 16 décembre 1813

A fait les campagnes de 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813 et 1814 en Espagne.

Passé au 71e régiment le 11 août 1814. »

 

Cette guerre d’Espagne devait être une promenade militaire mais elle se transformerait rapidement en véritable bourbier lorsque le peuple espagnol se souleva et se mit à combattre les envahisseurs français par une intense guerre de guérilla fortement appuyée par l’Angleterre. Cette guerre durerait jusqu’à la fin du règne de Napoléon et François-Antoine y prit part de bout en bout. Avec le 117e de ligne, il combattit jusqu’en 1814, principalement dans le nord-est de l’Espagne, dans les régions de Saragosse, de Valence et de Barcelone (cf son parcours en vert et en orange sur la carte jointe).

 

Campagne d'Espagne



Historique du 117e régiment de ligne :

Levé le 7 juillet 1808 des 5e et 6e ligne provisionnelle de l’armée d’Espagne

Créé le 21 août 1808 à Haro en Espagne. Le 117e est l'un des huit régiments napoléoniens engagés sur ce front et fait partie du 3e corps de l’armée d’Espagne.

 

23/11/1808 : bataille de Tudela

4-28/1/1809 : siège de Saragosse

Le 21 février 1809, en rentrant les premiers dans Saragosse face à des espagnols déchaînés le 117e « gagnera » les fameux aigles que Napoléon décernait à ses régiments d'élites.

 

10/4-23/5/1810 : siège de Lerida

27/5-27/6/1811 : siège de Tarragona

29/9/1811 : assaut de Sagunte (Murviedo)

21/11-30/12/1811 : siège de Valence

1812-1813 : pas d’action notable

27/2/1814 : bataille d’Orthez

10/4/1814 : bataille de Toulouse

16-17/4/1814 : Défense de Barcelone

28/5/1814 : le régiment capitule à Barcelone. Dissout par décret le 12 mai 1814.

 

Lorsque Napoléon finalement défait par les alliés devant Paris capitula, et effectua ses célèbres adieux de Fontainebleau le 20 avril 1814, François-Antoine et le 117e de ligne défendaient toujours Barcelone. L’armée de Barcelone ne capitula que le 5 mai et le 117e fut dissout le 12 mai. Schiessele fut alors versé au 71e régiment de ligne, nouveau régiment du roi de France (ancien 82e de ligne impérial) et renvoyé en France. En 1815, durant les 100 jours, Napoléon redonna son ancien nom au régiment (82e) et c’est sous ce numéro qu’il se battit à Waterloo. Ce n’est qu’après la seconde abdication que Schiessele fut enfin démobilisé le 4 septembre 1815 et put enfin rentrer chez lui. Il avait servi aux armées pendant huit ans et n’avait atteint que le grade de caporal.

 

71e régiment d’infanterie de ligne (ex  82e régiment d’infanterie de ligne)

Formation du 11 août 1814

 

« François-Antoine Schiessele

Arrivé au corps le 11 août 1814

3e bataillon, 1ère compagnie.

Licencié le 4 septembre 1815. »

 

Historique du 71e régiment de ligne :

Le 82e régiment de ligne participa à la défense de Barcelone du 23 février au 14 avril 1814.

Le 82e fut dissout le 12 mai 1814 et recréé aussitôt en 71e de ligne.

Renommé 82e de ligne par Napoléon durant les 100 jours.

Participe à la bataille de Ligny le 16 juin 1815.

Le régiment fut à nouveau dissout après la seconde abdication de l’empereur.

 

 

 

La situation économique

 

En 1800 Bilwisheim compte 216 habitants soit 5% de moins qu’en 1793. Cela est dû à l’immigration dont beaucoup ne revinrent pas. En Effet les conditions d’hygiène étaient alors déplorables dans les zones de réfugiés de l’autre côté du Rhin. En 1806, la population remonte avec 271 habitants en 1806 et 299 en 1821. Durant la vingtaine d’années où Xavier a géré la ferme familiale, la population du village a augmenté de 40%. Ce fut donc une période de croissance même s’il y eut deux crises importantes comme nous le verrons ci-dessous.

 

1793

1800

1806

1821

1831

1836

1841

1846

1851

228

216

271

299

301

303

288

330

350

 

De 1801 à 1811 la région connut une série d’étés chauds sans accident climatique majeur. Les récoltes sont bonnes. Le blé se négocie en dessous de 20 centimes le kilo et le pain blanc autour de 40 centimes le kilo. En 1812 un phénomène météorologique peu courant se produit d’une manière durable puisqu’il s’étend sur environ deux années sur toute l’Europe de l’Ouest : il s’agit de l’établissement d’un champ de basses pressions qui va concerner notre région pendant près de 700 jours. C’est pourquoi le temps se met durablement à la pluie, au vent et à la fraîcheur. 1812 connaît un hiver froid et long malgré une accalmie en février ; le mois de janvier se montre sec et la mauvaise saison se poursuit jusqu’en avril avec de gros dégâts dus au gel au niveau des semailles. Malgré un été plutôt correct, assez sec en juin et en août, les récoltes sont dans l’ensemble mauvaises et c’est le point culminant de la hausse des prix du pain après des moissons maigres. Le blé monte à 30 centimes le kilo et le pain blanc à 70 centimes. Les mois d’octobre et de novembre sont très humides ; novembre est même très frais et dès le 10 novembre une vague de froid s’abat sur la région pour durer jusqu’à la fin décembre. Le dernier mois de l’année connaît ainsi un déficit de 7°C tout en restant assez sec sans grandes quantités de neige.

 

Cette période coïncide aussi avec le début des difficultés militaires et économiques de la France après la désastreuse campagne de Russie. Néanmoins le prix du blé retombe en 1813 après la moisson malgré un temps frais et pluvieux de juin à septembre qui compromit un temps les récoltes notamment avec des pluies très abondantes en mai et en juillet. Le pain blanc restera en dessous de 50 centimes durant plusieurs années mais en 1816 et 1817 surviendra une crise d’une tout autre ampleur. 1816 en effet est une année catastrophique des suites de l’éruption du volcan indonésien Tambora qui survint en 1815. L’année 1816 serait appelée l’année sans été. Janvier est très arrosé, le mois de mars est assez froid avec de nombreux passages pluvio-neigeux et le printemps est tardif avec un mois de mai très pluvieux. L’été est le plus frais du siècle avec beaucoup de précipitations en juillet : il pleut 90 jours sur 115, presque un record pour une saison d’été. On observe même des gelées matinales en Lorraine du 21 au 26 août. Le déficit des températures de mai à août est de 3 à 4°C en moyenne. Le 2 septembre tombent les premières neiges et du grésil sur la Lorraine. Toutes les récoltes sont compromises. Les blés ne peuvent être moissonnés qu’à la mi-août, le prix du blé et des autres céréales repart à la hausse : il dépassera rapidement 35 centimes et le pain grimpe à 80 centimes. La disette refait son apparition dans toute la région et la grande crise économique qui secoue le pays jusqu’en 1817 aggravera la situation. L’été 1817 sera lui aussi frais et humide, comme l’année précédente, avec des pluies plus marquées encore en juillet où il tombe le double des quantités habituelles, de même qu’en septembre. Ceci provoque de nouvelles récoltes insuffisantes même si septembre est un peu plus chaud. Le prix des denrées quadruple en Alsace et la famine fait rage. Le blé grimpe à 50 centimes et le pain à 1.20 franc le kilo. Les plus pauvres meurent de faim. La situation produit une vague d’émigration vers les Etats-Unis principalement au départ de la région la plus touchée, le Sundgau au sud du Haut-Rhin. Il faudra attendre 1818 pour voir la situation s’améliorer et les prix redescendre aux niveaux d’avant la crise. Les années 1815-1818 voient aussi l’occupation de notre région par un grand nombre de soldats. Il y eut d’abord en juin 1815 la résistance du général Rapp autour de Strasbourg avec les restes de l’armée du Rhin puis l’occupation par les troupes alliées (Badois, Autrichiens et Saxons) après la défaite de Napoléon. Celles-ci imposèrent cantonnements, corvées et réquisitions aux localités où elles étaient établies. Entre septembre et décembre 1815, le seul Bas-Rhin était occupé par 290 000 soldats et 90 000 cavaliers.[2]

 

C’était une calamité de plus pour une région déjà fortement éprouvée. La famille Jost dut être passablement affaiblie par tous ces événements car lorsque la grande crise alimentaire fut enfin passée et les derniers soldats occupants enfin repartis, La famille Jost n’avait plus de cochon ni de volaille. Il ne leur restait qu’une vache et un veau. Les époux Jost avaient à peine atteint la quarantaine et ils étaient pourtant déjà au soir de leur vie.

 

Prix du ble -XIXe siecle

 

 

 

Décès prématurés des époux Jost

 

Lorsqu’en 1818 les calamités s’achèvent enfin et que la région retrouve un rythme de vie normal, Xavier Jost a 40 ans et sa femme 37 ans. Ils sont donc dans la force de l’âge et peuvent enfin appréhender le futur avec un peu de sérénité. D’ailleurs le 15 mai 1819 naissait leur dernier enfant, Marie Catherine. Pourtant le malheur devait à nouveau s’abattre sur la famille. Durant l’hiver 1820 Xavier mourrait brutalement (le 27 février) à l’âge de seulement 42 ans et 5 hivers plus tard mourrait à son tour sa femme Marie à l’âge de 44 ans (le 8 janvier 1825). Les registres, comme d’habitude, ne donnent pas la cause des décès et on en est donc réduit aux conjectures. Une étude sur les maladies en Alsace au XVIIIe et XIXe siècle indique qu’ « en ce qui concerne la pathologie des adultes, la différence essentielle [avec les enfants] réside dans la prépondérance des pathologies pleuro-pulmonaires à maximum de saison froide (de l'automne au printemps) […]. Dans les causes de mortalité adulte, on trouvera les "points" (pleurésies), la "phtisie", terme désuet de nos jours et qui pourrait bien correspondre à la tuberculose à moins que ce ne soit la "consomption", les "rhumes opiniâtres et épidémiques" et cette maladie à la mode, venue d'ailleurs (de Saint-Pétersbourg, affirme ce paysan de Reitwiller en 1782), qui empoigne (Voltaire en sait quelque chose) et qu'on appellera la "grippe". »[3]

 

Le plus probable est donc que les crises de la décennie précédente ont affaibli les organismes qui succombent alors aux maladies de l’hiver. A la mort des parents, la famille est alors en position difficile puisque les fils ainés sont morts en bas âge. Il ne reste que Stephan (Etienne) 14 ans à la mort de Xavier, ses trois petits frère et sœurs (Jules, Madeleine et Catherine) et heureusement son oncle sourd-muet Stephan le vieux (la quarantaine). C’est donc grâce à l’oncle que la famille va pouvoir survivre jusqu’à ce que Stephan le jeune atteigne l’âge adulte et puisse se marier. On note au passage qu’aucun membre de la famille ne signe les déclarations de décès des parents : pour le décès de Xavier les déclarants sont Francois-Joseph Lejeune instituteur et Joseph Metz, tisserand. Pour le décès de Marie Schott ce sont Louis Schissele cordonnier voisin de la décédée et Antoine Hanss voisin de la décédée.

 

Grâce à l’inventaire après décès de Xavier Jost, on connait précisément la situation de la ferme à sa mort en 1820 :

 

« Inventaire de la succession de feu Xavier Jost en son vivant tisserand à Bilwisheim y [est] décédé le vingt sept février mil huit cent vingt.

 

L’an mil huit cent vingt, le seize mai à neuf heures du matin.

A la requête de Marie Schott, veuve de feu Xavier Jost, en son vivant tisserand à Bilwisheim, elle y [est] domiciliée agissant en son nom personnel à cause de la communauté qui a existé entre elle et le dit défunt, à laquelle elle se réserve de renoncer par la suite si elle le juge convenable, et encore en sa qualité de mère et tutrice légale de ses quatre enfants mineurs procréés avec le défunt et nommés :

 

Etienne, âgé de treize ans quatre mois

Julius, âgé de dix ans

Madeleine, âgée de quatre ans et

Catherine, âgée d’un an

 

Ces quatre habiles à se dire et porter héritier chacun pour un quart de la succession du dit défunt Xavier Jost, leur père, et en la présence de Louis Schisselé, cordonnier demeurant à Bilwisheim, subrogétuteur du dit mineur, à la conservation du droit et intérêts respectifs des parties et de tous autres qu’il appartiendra, il a été, par Maitre François Louis Brosius, notaire royal résidant à Brumath en la présence de François Spitzer, tonnelier, et Xavier Hanns, journalier, les deux domiciliés à Bilwisheim, témoins connu et pour ce réquis, procédé à l’inventaire fidèle et description exacte de tous biens meubles et immeubles deniers comptant, droits, créances, et dettes, titres papiers et renseignements quelconques dépendant de la succession du défunt Xavier Jost […].

 

Et après lecture et interprétation en langue allemande le subrogé tuteur, l’expert priseur et les témoins ont signé avec le notaire pour intitulé du présent inventaire la veuve réquise de signer, a déclaré ne le savoir et a fait sa marque.

 

[Marque de Marie Schott]

 

[Extrait du contrat de mariage passé entre elle et son défunt mari, sous seing privé, le cinq ventose an dix]

 

Cela fait, on a de suite procédé à la confection du dit inventaire qui sera divisé en trois parties comprenant la première ce qui compose la succession du défunt proprement dite ; la seconde les biens droits et prétentions de la veuve, et la troisième et dernière l’actif et le passif de communauté. »

 

L’introduction de l’inventaire nous indique donc qu’il y a quatre héritiers en plus de la veuve, que celle-ci ne sait pas écrire son nom et signe donc d’une croix, et que les héritiers ne comprennent pas le français et doivent donc se faire traduire le texte en allemand. On apprend aussi que les biens et dettes sont divisées en trois parties à savoir celles du défunt, de la veuve et du ménage.

 

 

1- La ferme

 

L’héritage du défunt contient la ferme elle-même grevée d’une petite rente à la fondation Notre Dame :

 

« Une maison à rez de chaussée et un étage, cour, grange avec écurie, jardin verger et potager, le tout dans un même enclos situé dans la commune de Bilwisheim d’un coté Antoine Bastian, de l’autre Nicolas Arbogast par devant la rue communale et par derrière le fossé dit Muhlgraben, grevé d’une rente foncière de 38.7 litres ou deux boisseaux de seigle par an livrable à la fondation de Notre Dame de Strasbourg, estimé à 1000 francs. »

 

Cette somme qui correspond à 500 florins (ancienne monnaie) est donc supérieure de 20% à l’estimation de 1802 (840 francs). La veuve est la seule propriétaire de la ferme mais elle doit une compensation aux héritiers :

 

« La veuve doit aux héritiers la somme de 300frs pour pareille que le défunt a été autorisé par l’article deux du contrat de mariage à retenir entre ses mains sur le prix de cession de la maison et des autres biens dont la veuve, comme partie survivante est actuellement seule propriétaire suivant le même contrat à 300 frs. »

 

 

2- Objets usuels et biens mobiliers

 

L’inventaire contient un certain nombre d’objet usuel. D’abord ceux du défunt :

 

 

 

Meubles                                                                                                       francs

Un habit de bombasin, neuf, estimé dix francs[4]                         10

Un dito, vieux                                                                                               3

Un vieux chapeau                                                                                       1

Un gilet rouge                                                                                              3

Une culotte de bombasin noir                                                                 2

Un mouchoir de col de soie noire                                                           1.50

Une paire de bas de laine                                                                         1

Une paire de souliers                                                                                 3

Huit chemises                                                                                              8

Un lit de dessus de coutil[5]                                                              6

Un traversin de coutil                                                                                3.50

Un vieux coffre                                                                                            1.50

Six vieux sacs                                                                                               1.50

Une poële en fer blanc                                                                              0.75

Un boyau à garance[6]                                                                        0.75

Une brouette                                                                                               0.50

Une hache                                                                                                    1

Un petit fourneau de fer de fonte                                                           2

 

Total de l’estimation des meubles propres aux héritiers                    50.0

 

 

En plus des 50 francs d’objets usuels du défunt, s’ajoute les meubles du ménage pour un montant de 289.25 francs :

 

Meubles                                                                                                         francs

Onze sacs estimés                                                                                      16.50

Un tonnelet en grès                                                                                   .60

Deux clayons[7]                                                                                   .40

Un hectolitre cinquante quatre litres (8 boisseaux) de froment        18

Une vieille selle                                                                                          .50

Un vieux trait[8]                                                                                   .50

Une table de sapin                                                                                      1.50

Un van[9]                                                                                               .75

Un boisseau[10] et trois cribles[11]                                           2

50 tuiles                                                                                                         1

Une chaine à vache                                                                                    1.50

Trois fléaux                                                                                                   1

17 planches de noyer                                                                                 20

Une broie[12] et un brisoir[13]                                                 1.50

30 pièces de bois de construction                                                          30

24 écheveaux de fil d’étoupe[14]                                                    2

33 écheveaux de fil de chanvre et de chanvre court                         11

Une cage à fromage                                                                                 2

Une vieille charrette                                                                                 5

Une charrue                                                                                               6

Une herse à dents de bois                                                                       1

Un moulin à vent                                                                                       30

Deux échelles                                                                                              1

Une vache                                                                                                   72

Un veau de trois mois                                                                               18

Deux fourches et un croc à fumier                                                         1

Trois tonneaux de six hectolitres                                                            12

Une tonne à choux[15]                                                                       4

Une charge de fumier                                                                                5

Une faux                                                                                                       1

Une scie                                                                                                        1

Une hache et un couperet                                                                        3

Deux houes et boyau                                                                                 3

Une bèche                                                                                                    1

Un joug avec la courroie                                                                           3.50

Un vieux tonneau                                                                                        1

Une baratte[16]                                                                                    4

Un tronc de cerisier                                                                                    6

 

Total de l’estimation des meubles de la communauté                      289.25

 

On peut noter que par rapport à la liste de 1802, la ferme n’a plus de cochon ni de volaille. Il ne semble rester qu’une vache et au veau, résultat sans doute de la famine des dernières années.

 

 

3- Les terres

 

L’inventaire mentionne d’abord les parcelles que le défunt tenait de sa famille :

 

 

Terres au ban de Bilwisheim       ares       arpents                francs

1) Grossen Oberfeld                       10           0.5                        280

2) Lenden stock                               10.67     0.33                      170

3) Hinter der Kach                          12.5       0.625                     400

4) Krummenstucker                        15           0.75                      200

5) Auf den Viehweg                        10           0.5                        150

Total                                                   58.17     2.71                      1200

 

 

Ensuite une parcelle due à la veuve :

 

« Dix ares (un demi arpent) de terre au ban de Bilwisheim […] estimé à 200frs. »

 

Enfin les parcelles appartenant à la communauté de l’ancien ménage, c’est-à-dire les terres acquises après leur mariage :




Terres au ban de Bilwisheim                                                    ares       arpents                francs

1) Terre in Lindenstockfeld acquise en 1811                        15           0.75                      400

2) Terre in Lindenstockfeld acquise en 1818                        10.5       0.5                        260

3) Terre in Gansbrunnel acquise en 1818                             6.67       0.33                      100

4) Terre am Brumther wald acquise en 1806                       27.5       1.375                    300

5) Terre am Waechholderberg acquise en 1810                  10          0.5                        100

6) Terre auf dem Viehweg aquis en 1814                              10          0.5                        160

(du gouvernement par adjudication)       

7) Terre Hohenbiehl acquise en 1811                                     1.67       0.08                      20          

8) Terre im Klusberg acquise en 1809 et 1811                     12.5       0.625                    160

Total                                                                                             93.84     4.66                      1500

 

 

Le total des terres s’élève donc à 1.62ha soit un peu moins du total appartenant à Xavier sur le terrier de 1820 (1.93ha). Il manque sur l’inventaire deux parcelles qui n’ont pas été comptabilisées. Il se peut que ces parcelles ont été vendues dans le cadre de la succession comme semble le suggérer le paragraphe suivant :

 

« Récompenses dues aux héritiers

La communauté doit récompense aux héritiers de la somme de 250frs pour prix d’environ 15 ares de terre au ban de Bilwisheim Canton dit au Hungerberg vendus à Aron Lévi commerçant à Wingersheim à 250frs. »

 

 

4- Héritage financier pour la veuve

 

 

La veuve a aussi droit au reste de son héritage personnel qu’elle tient de ses parents et d’un reliquat de la vente de trois parcelles :

 

Récompenses dues a la veuve :

Somme touchee par la veuve de son tuteur         

Jean Meyer pour relicat de la fortune maternelle                                            1106.16 francs

Somme touchee par la veuve de son tuteur         

Jean Meyer pour relicat de la fortune paternelle                                             200 francs

ares      

Pré au ban de Mommenheim vendu en 1809 à Antoine Meyer     1.67       50 francs

Terre Canton de Steinacker vendue en 1815 à Sebastien Gintz      7.5         200 francs

Terre Canton auf dem Hungerberg vendue en 1817 à Anna Vix    10           200 francs

 

Total recompenses                                                                                                 1756.16 francs

 

A Deduire :        

Sommes payées aux parents et soeur du défunt                                             400 francs

Amélioration faites durant le mariage à la maison suivant l'estimation

de Nicolas Dottmann charpentier demeurant à Mittelschaeffolsheim        400 francs

 

Net pour la veuve                                                                                                   956.16 francs

 

 

 

5- Dettes

 

Enfin il y a quelques dettes qui comprennent des sommes dues à des prestataires ainsi que des montants dus pour égaliser les parts des héritiers :

 

La succession doit :

1) A la veuve la somme de 170frs qui lui a été assuré par le défunt par l’article 9 du contrat de mariage susdaté

2) Et à la fabrique de l’église catholique de Bilwisheim 40frs pour le tiers de 120frs empruntés par André Jost tisserand au dit lieu, père du défunt, duquel ce dernier était héritier pour un tiers.

Total des dettes passives propres aux héritiers : 210frs

 

La Veuve doit :

Aux héritiers                                    300 francs

A Etienne Jost frère du défunt    300 francs

Total du par la veuve :                   600 francs

 

Prêt à recevoir par la communauté (Xavier-Marie) :         

Restant du prix d'une genisse vendue a la commune en 1819       50.8 francs

 

Dettes passives 

1) Recompenses a la veuve                                                                      956.16  

2) Recompenses aux heritiers                                                                  250       

1206.16

 

3) Prix restant de la terre 1                                                                      207.65   soit 52%              

Intérêts arriérés                                                                                          31.91    

4) Prix restant des terres 2 et 3                                                               640        payé     

Intérêts arriérés                                                                                          50.66     payé     

5) Prix restant de la terre 4                                                                      224.9     soit 75%              

Intérêts arriérés                                                                                          7            

Reste à payer sur les terres                                                                      471.46

 

6) Prêt auprès de Narcisse Brossard rentier a Stg                               1200     

7) Prêt auprès de Narcisse Brossard rentier a Stg                               300       

Billet de 1812 enregistré en 1816             

Frais de poursuite pour cet objet                                                           13.15    

8) Billet auprès de la Fabrique de Bilwisheim de 1809                      366       

Intérêts arriérés                                                                                          25.92    

9) Billet auprès de André Schissele de 1815                                        100       

Intérêts arriérés                                                                                          6.86      

10) Billet auprès de André Schissele pour ouvrage de métier           18          

11) Billet auprès de André Gast                                                              120       

Intérêts arriérés                                                                                          6            

12) Gages de garçon tisserand à Etienne Jost, frère du défunt         144       

13) Marchandise de Mathieu Hassor juif de Wingersheim               13.7      

14) Aron Levi juif du dit lieu                       

pour restant du prix d'une vache et frais de poursuite                     57.8

Billet                                                                                                            768       

Billet                                                                                                            60.8      

Total Prêts et billets                                                                                  3200.23

 

Total Dettes passives                                                                                4877.85              

 

 

 

Pour Etienne (ou Stephan comme il signait lui-même), l’héritier désigné de la ferme, ce décès est une très mauvaise nouvelle. Son héritage est minime ; il n’a que 13 ans et très peu d’atouts pour l’aider à démarrer sa carrière. Il y a son oncle sourd-muet qui l’y aidera bien sûr, sa sœur et sa mère aussi. Mais au bout du compte il faudra surtout qu’il compte sur ses propres forces. Pourtant, en dépit de ce mauvais départ il réussira à faire prospérer la ferme au-delà du prévisible et en quelques années il réussira la mue définitive de la ferme en une véritable exploitation agricole.

 




[1] Wikipedia

[2] Bertrand Jost « Vicissitudes militaires – Tome 2 : le prix de la liberté »

[3] « Se soigner dans les campagnes alsaciennes d'autrefois - Malades et maladies aux XVIIe et XVIIIe siècles » Jean-Michel BOEHLER Docteur et Maitre de Conférences à l'Université de Strasbourg, Histoire Moderne

[4]  Bombasin :   étoffe de soie, d'origine milanaise. La tenue masculine traditionnelle alsacienne se compose d'un pantalon à pont en bombasin noir, à bretelles et à poches plaquées sur le devant. Au cours du 19ème siècle, ce pantalon remplace la culotte fermée sous le genou et taillée dans la même étoffe. Avec cette culotte, les paysans portaient des guêtres en étoffe. La chemise est en lin blanc à plastron en dentelle amidonnée et brodé aux initiales du propriétaire. Par dessus, se portait le gilet en bombasin rouge garance à deux rangées de treize à vingt boutons dorés. La veste en bombasin noire à col d'officier est courte et porte deux rangées de boutons identiques au gilet. Elle remplace la sobre redingote qui ne porte aucun ornement. Le chapeau est à large bord gansé. Il remplace le tricorne à calotte et à large bord relevé à l'arrière et disparu à la fin du 19ème siècle.

[5] Le coutil est une toile faite de fil de chanvre ou de lin, lissée et serrée. Le coutil d'un sommier, d'un matelas. Un pantalon de coutil. Dérivé de l'ancien français coute, autre forme de couette.

[6] La garance est une plante qui fut largement cultivée pour la teinture rouge extraite de ses rhizomes. Egalement appelée communément rouge des teinturiers, elle donne aux tissus une belle couleur rouge. Les uniformes de l'armée française l'employaient abondamment jusqu'à la Première Guerre mondiale.

[7] Clayon : Petite claie, c'est-à-dire panier fait de brins d’osier sur laquelle on fait ordinairement égoutter des fromages.

[8] Partie du harnais qui sert à tirer un véhicule. Corde, longe de cuir servant à tirer.

[9] Van : Tamis d’osier, en forme de coquille, qui a deux anses, et dont on se sert pour secouer le grain, les impuretés, afin de séparer la paille d’avec le bon grain.

[10] Boisseau : récipient de forme cylindrique destiné à mesurer les matières sèches (grains et farines), de capacité de 12,67 litres (un douzième de setier de Paris).

[11] Crible : Tamis ; instrument percé d’un grand nombre de trous qui sert à trier des objets de grosseur ou de qualité inégales, en laissant passer les uns et en repoussant les autres.

[12] Broie : Instrument propre à briser la tige du chanvre et du lin pour détacher la filasse de la chènevotte.

[13] Brisoir : Instrument qui sert à briser certaines choses et principalement le chanvre ou la paille.

[14] Echeveau : Assemblage de fils de chanvre, de soie, de laine, de coton repliés en plusieurs tours, afin qu’ils ne se mêlent pas. Etoupe : Partie la plus grossière de la filasse. « Avec une palette en bois mince, on fait tomber la chènevotte broyée, et il ne reste plus qu'à peigner la filasse ainsi mise à nu. On la divise ordinairement en deux qualités ; la plus pure est le brin, la plus grossière est l’étoupe. »

[15] Tonne : Récipient de bois à deux fonds, en forme de muid, qui est plus grand et plus renflé par le milieu que le tonneau.

[16] Baratte : Récipient de bois en forme de baril, plus large par en bas que par en haut, dont on se servait pour battre la crème du lait afin de la transformer en beurre.


Le tisserand

Intérieur d’un tisserand au XIXe siècle
















scene de campagne

Costumes alsaciens au XIXe siecle


















Le
                tisserand

Métier à tisser au XIXe siècle




















Tonne

Une tonne - grosse bassine


















Broie








Broie

Broie






Broie

Paysannes avec leurs brisoirs


















Tisserand

Maison de Tisserand





















Baratte


Baratte





















Clayon

Van a grain


















Clayon
Clayon






















Boisseau

Boisseau - mesure pour le grain
























Crible

Crible ou tamis
























Echeveau



Echeveau : Assemblage de fils de chanvre repliés en plusieurs tours, afin qu’ils ne se mêlent pas.


















Etoupe

 Etoupe : Partie la plus grossière de la filasse.