Vicissitudes Militaires

1809-1959

Sept générations de conscrits d’une famille alsacienne aux armées de cinq empires

Tome troisieme – quand nous etions allemands 1871-1918
   

  

L’Alsace était à présent allemande, au sein du Reichsland d’Alsace-Lorraine où les nouveaux sujets de l’empereur étaient invités à marcher au pas. Ce nouveau tome de la série « Vicissitudes militaires » nous propose de vivre, du côté des gens simples de la campagne la vie dans les familles alsaciennes lors de la belle époque :

 

 

« A Schaeffersheim, le souci majeur était la bonne marche de l’exploitation familiale, le rendement des récoltes et la clémence des saisons. Pour que Dieu nous accordât tous ces bienfaits, on avait la chapelle Saint-Blaise, l’église communale et le curé qui montrait le droit chemin. A force de prières on espérait chasser les mauvais esprits qu’on savait rôder sur la campagne comme en témoignent ces quelques notes de Léonie: « Le soir on ne sortait que lorsqu’on avait fait le signe de la croix avec de l’eau bénite. Il n’y avait aucun éclairage public et on disait que dans l’obscurité tous les mauvais esprits étaient en chemin. Au coin du feu se racontaient toutes sortes d’histoires de sorcières. Les gens avaient peur de sortir. Les garçons accompagnaient volontiers les jeunes filles. »

 


Comme dans les volumes précédents, nous suivons les conscrits de la famille à travers le service militaire et lors du cataclysme de la première guerre mondiale. La quatrième génération de notre famille, celle de Leo Knobloch et Joseph Meyer est alors appelée à se battre sur tous les fronts d’Europe des Flandres aux confins de la Russie :

 

 

«« Neudorf vendredi soir [14 août 1914]

Chers parents !

Je vous informe que Léo vient me voir presque tous les jours. Quand il ne vient pas je vais chez lui. Tout à l’heure nous étions chez Joseph. Il garde le pont de chemin de fer de Schiltigheim. Le chéri a une bonne situation. Il a un bon lit mais sans nourriture, c’est pourquoi nous nous faisons déjà du souci.

[ ]

Aujourd’hui ils ont amené des Français. 150 prisonniers. Aussi des blessés allemands et français [qui] ont été nourris dans un hôpital aménagé. Ceux-là sont contents d’être là. Espérons que ça ne va pas durer trop longtemps.

[ ]

Nous vous saluons tous du fond du cœur.

Léo, Joséphine, Joseph.»

 

 

Joseph Meyer passera un temps par l’enfer des combats le long de la crête des sommets vosgiens :

 

« Quelques jours plus tard, le 12 octobre 1915 l’ultime attaque allemande débuta à grand renfort de gaz et de lance-flammes pour la conquête des derniers points du Linge qui leur échappaient encore, notamment le Schratzmännele. Les Landwehr parvinrent à expulser la première ligne française de ses positions et à reprendre pied sur le sommet tant convoité. Trois mois de combats farouches venaient de trouver leur terme. 10.000 soldats étaient tombés pour rien puisqu’on était revenu aux positions initiales. Le 13, Joseph envoya une photo à sa femme montrant ses nouveaux quartiers. On y voit le soldat Meyer posant entre deux camarades dans une espèce de cabane décorée pour l’occasion photographique avec quelques pots de fleurs. Les trois hommes on l’allure fière et déterminée :

 

«13.10.15 dans les Vosges

Ma chère femme et les enfants !

Je t’envoie une petite vue de notre cantonnement avec mes deux camarades. Nous somme ensemble fidèlement depuis mars. J’ai reçu ta lettre hier. Ma chérie, va-y aussi vite que possible car tu n’as pas mérité ça. Si seulement je pouvais t’aider.

Un bonjour chaleureux. Ton fidèle mari Joseph Meyer. » »

 

 Et puis c’est l’exil des Alsaciens voulu par l’état major allemand vers le front de l’est


 

« Basse-Alsace, Lauterbourg le 7.12.15

Un verre de bière

Chers parents!

J’ai reçu votre mot à travers Emilie et je vous en remercie. Je suis bien pourvu pour le voyage en linge et autres nécessités. Je suis détaché avec d’autres camarades de la gendarmerie centrale et maintenant nous sommes en route pour Koenigsberg.

Ne vous laissez pas aller à la mélancolie. Le bon Dieu me protégera. Il y a beaucoup de contingents la-bas en ce moment.

Un bonjour chaleureux. Leo Knobloch.

Lorsque grâce à l’intercession de la Mère de Dieu, je serai bien arrivé, je vous enverrai mon adresse.»

 

 

Depuis Napélon, la famille semblait toujours tirée vers cette immensité morne :

 

 

« Memel, le 1er juin 1916,

Chers parents et chère Elise,

Je suis bien arrivé à Memel. Le voyage continue. [En ce jour de] l’Ascension je souhaite que ma carte vous parvienne de la même manière que je l’ai envoyée, en forme et en bonne santé. Gentille Maman, demain relativement tôt on passe dans les territoires de l’est.

Un bonjour chaleureux

Landsturm Leo Knobloch. »

 


Pour Léo Knobloch, c’est l’époque d’un long séjour en Courlande, sur les bords de la mer du nord :

 

 

« En Courlande en effet, la nature était plus puissante que l’homme et l’on ne pouvait y vivre qu’en suivant le rythme immuable des saisons. Ainsi la pluie s’abattait sans discontinuer du printemps à l’automne sur ce sol stérile et se transformait partout en mares, marais, rivières et lacs qui rendaient les communications difficiles. Un soldat nota dans son journal : « Une douce pluie de printemps tombe durant toute la journée et on a l’impression que la terre va simplement disparaitre sous l’inondation. » Lorsque la pluie cessait enfin, la terre était baignée d’une lumière étrange dominée par un ciel d’un bleu intense. Alors arrivait le brouillard, lentement à travers les forêts et le long des plaines, engendrant des crépuscules fait de formes incertaines et de paysages diffus. Finalement la pluie recommençait annonçant la rigueur de l’hiver. Ceux-ci étaient particulièrement sévères. Le vent de Sibérie couvrait rapidement la terre d’un lourd manteau de neige d’où ne dépassaient que les forêts sombres. Dans cet environnement contrasté, un officier allemand ressentit alors « un sentiment fort de l’étendue incommensurable, de la solitude et de la majesté hivernale des forêts russes. » La terre de Courlande appartenait alors toute entière à la neige sans limite, à la nuit et aux loups affamés. »

 

 

 

 

Comme pour les volumes précédents, il aura fallu à l’auteur de longues années de recherches et de travail pour réunir les documents, les déchiffrer et les traduire, grâce notamment à l’aide précieuse d’un réseau d’aimables généalogistes bénévoles. C’est un nouveau chapitre  de cette fresque militaire qui court sur toute la période de l’Alsace allemande.

 

 

 

 



Leo Knobloch

Leo Knobloch en 1914 à Kehl




Joseph
                Meyer

Joseph Meyer (milieu) en 1915 sur le front des Vosges



front
                  des Vosges

Carte envoyée par Joseph Meyer en 1915 des environs d’Orbey dans les Vosges



Leo Knobloch

L
eo Knobloch vers 1918
(sous la croix)