Leon Meyer
Vicissitudes Militaires

1809-1959


Sept générations de conscrits d’une famille alsacienne aux armées de cinq empires

   
4e époque - Les derniers Allemands 1918-1940


   

    Né à Friesenheim en 1905, éduqué à l’école communale alors allemande, le destin de Léon Meyer bifurque brutalement en 1918, lorsque l’armée française reprenait possession de sa province perdue, 48 ans après en avoir été expulsée manu militari:


 

« Justement en cette fin novembre 1918, les frères étaient déjà de retour et furent fêtés joyeusement dans leurs fermes respectives. Ils ne se firent pas priés pour jeter leurs hardes militaires, vestiges de l’empire défunt et se glisser dans des vêtements civils pour pouvoir eux-aussi accueillir l’arrivée des soldats français dont les régiments se succédaient le long du Rhin. Le 9 décembre une compagnie du 1er bataillon du 25e Régiment d’Infanterie arriva en cantonnement au village, et il fallut se débrouiller comme on pouvait pour communiquer. D’autres compagnies de ce régiment seraient cantonnées dans les villages voisins de Diebolsheim, Bindernheim, et Ebersmunster. Les fermes Meyer reçurent elles aussi leur contingent de soldats. Il reste d’ailleurs dans l’album familial une photo prise lors d’une fête donnée à la ferme de Charles Meyer, probablement en décembre 1918. On y voit la famille, Charles, Marie et le petit Bruno affublé d’un calot de soldat français, deux des sœurs, Joséphine et Antoinette et huit soldats en cantonnement. Tout le monde pause l’air grave et sérieux, comme si cette photo était amenée à prendre place dans un musée de France pour témoigner de cette période historique où l’armée de la république reprenait possession de sa chère province rhénane que Louis XIV avait jadis qualifié de « beau jardin ».»

 


    Sept ans plus tard, Léon est appelé au service militaire alors qu’il ne parle pas trois mots de français. Aussitôt envoyé en Algérie, il se retrouve isolé avec quelques camarades dans la forteresse de Fort National en Kabylie :


 

« «Fort National le 12.3. 1926
Cher oncle et tante,
Je voudrais vous dire que je ne suis plus à Alger. Nous sommes affectés depuis le 27 à Fort-National, très loin d’Alger. Mais ça ne me plait pas ici parce que de là haut on a vraiment l’impression d’être au bagne.
Un service à en tomber à la renverse et la nourriture n’est pas non plus très bonne.
Fort-National se trouve très haut dans la montagne et il fait assez froid ici des gelées du matin et à midi soit de la brume soit de la pluie ; toute la journée il a plu tout ce qui pouvait tomber du ciel. J’ai commencé à écrire cette carte au Fort National et je n’avais plus le temps de la finir parce que nous devions partir. Et maintenant on est de nouveau à Alger jusqu’à ce que nous allions au Maroc. Je pourrais faire une chanson sur ce que nous avons vécu ici jusqu’à maintenant. Léon. Le bonjour du lointain. »


 

Et bientôt le voilà au Maroc, dans le Rif, cette région montagneuse du nord où les rebelles sous le commandement d’Abd-el-Krim défient les puissances coloniales environnantes : la France et l’Espagne. Là, il connaitra les privations, les  tranchées montagneuses et précaires mais aussi la camaraderie entre soldats :


 

« Tanézrift le 25.4.26
Ma chère Léonie!
J’ai reçu ta chère lettre avec une grande joie et je t’en remercie. Je suis encore en forme ce que j’espère aussi pour toi. Comme je l’ai vu, tu étais le dimanche de quasimodo* à Friesenheim et tu t’es de nouveau bien amusée. Eh bien, j’ai de nouveau fait défaut. Sinon ça aurait été encore mieux. Mais ça ne fait rien car l’année prochaine nous serons à la maison et alors nous nous amuserons de nouveau bien avec toi.
Je n’aurai probablement pas de permission car à ce qu’on dit nous devons rester là pendant six mois et ensuite nous irons à Fez pour une période de repos avant de retourner en campagne. Espérons que ce ne soit pas le cas.
Nous campons ici depuis 4 jours et nous avons une grosse chaleur. Il y avait là de grands combats pendant 3 ou 4 mois».

 

En 1927, Léon Meyer rentre en France enfin libéré du service. Mais douze ans plus tard, voilà une nouvelle guerre contre l’ennemi héréditaire, son ancienne patrie. Au sein du 154e RIF, Léon se retrouve sur la ligne Maginot dans des tranchées de béton flambant neuves qu'on disait infranchissables:


 

« A 22h30 le soir du 13 l’ordre de départ fut donné. Le 154e RIF quittait sans gloire et sans combat la position qu’il occupait depuis le 25 août 1939. Après avoir brûlé tous les documents, les trois bataillons se dirigèrent vers le sud en ne laissant dans les casemates que de faibles effectifs pour continuer à défendre la ligne Maginot.  Le capitaine Hubert qui commandait les casemates du 2e bataillon (3e UEC) se sentait alors bien seul pour affronter les divisions allemandes qui ne tarderaient pas à fondre sur lui:

« Le régiment avec ses troupes d’intervalle nous quitte dans la soirée du 13 juin 1940. Il nous laisse avec la mission : TENIR. Nous sommes seuls, un silence absolu, un manque de vie nous émeuvent dans l’étroite vallée de Rothembach. La longue garde qui depuis le 25.8.39 n’a cessé d’être vigilante, surtout vers le « no man’s land » deviendra plus attentive sur nos arrières et jusqu’à l’espoir suprême nous allons vivre d’une angoisse faite à la fois de crainte et d’audace. »

 

L’histoire de Léon Meyer est celle des derniers Allemands d’Alsace, ces Alsaciens germanophones qui durent s’adapter bon gré mal gré au retour de la France et faire face peu après au vent des conquêtes qui secouèrent le Rhin… 



Legionnaires au maroc 1926