Né
à Friesenheim en 1905, éduqué à l’école communale alors
allemande, le destin de Léon Meyer bifurque brutalement en 1918,
lorsque l’armée française reprenait possession de sa province
perdue, 48 ans après en avoir été expulsée manu militari:
« Justement en cette fin novembre 1918, les
frères étaient déjà de retour et furent fêtés joyeusement dans
leurs fermes respectives. Ils ne se firent pas priés pour
jeter leurs hardes militaires, vestiges de l’empire défunt et
se glisser dans des vêtements civils pour pouvoir eux-aussi
accueillir l’arrivée des soldats français dont les régiments
se succédaient le long du Rhin. Le 9 décembre une compagnie du
1er bataillon du 25e Régiment d’Infanterie arriva en
cantonnement au village, et il fallut se débrouiller comme on
pouvait pour communiquer. D’autres compagnies de ce régiment
seraient cantonnées dans les villages voisins de Diebolsheim,
Bindernheim, et Ebersmunster. Les fermes Meyer reçurent elles
aussi leur contingent de soldats. Il reste d’ailleurs dans
l’album familial une photo prise lors d’une fête donnée à la
ferme de Charles Meyer, probablement en décembre 1918. On y
voit la famille, Charles, Marie et le petit Bruno affublé d’un
calot de soldat français, deux des sœurs, Joséphine et
Antoinette et huit soldats en cantonnement. Tout le monde
pause l’air grave et sérieux, comme si cette photo était
amenée à prendre place dans un musée de France pour témoigner
de cette période historique où l’armée de la république
reprenait possession de sa chère province rhénane que Louis
XIV avait jadis qualifié de « beau jardin ».»
Sept ans plus tard, Léon est appelé au
service militaire alors qu’il ne parle pas trois mots de
français. Aussitôt envoyé en Algérie, il se retrouve isolé avec
quelques camarades dans la forteresse de Fort National en
Kabylie :
« «Fort National le 12.3. 1926
Cher oncle et tante,
Je voudrais vous dire que je ne suis plus à Alger. Nous sommes
affectés depuis le 27 à Fort-National, très loin d’Alger. Mais
ça ne me plait pas ici parce que de là haut on a vraiment
l’impression d’être au bagne.
Un service à en tomber à la renverse et la nourriture n’est
pas non plus très bonne.
Fort-National se trouve très haut dans la montagne et il fait
assez froid ici des gelées du matin et à midi soit de la brume
soit de la pluie ; toute la journée il a plu tout ce qui
pouvait tomber du ciel. J’ai commencé à écrire cette carte au
Fort National et je n’avais plus le temps de la finir parce
que nous devions partir. Et maintenant on est de nouveau à
Alger jusqu’à ce que nous allions au Maroc. Je pourrais faire
une chanson sur ce que nous avons vécu ici jusqu’à maintenant.
Léon. Le bonjour du lointain. »
Et bientôt
le voilà au Maroc, dans le Rif, cette région montagneuse du nord
où les rebelles sous le commandement d’Abd-el-Krim défient les
puissances coloniales environnantes : la France et l’Espagne.
Là, il connaitra les privations, les tranchées
montagneuses et précaires mais aussi la camaraderie entre
soldats :
« Tanézrift le 25.4.26
Ma chère Léonie!
J’ai reçu ta chère lettre avec une grande joie et je t’en
remercie. Je suis encore en forme ce que j’espère aussi pour
toi. Comme je l’ai vu, tu étais le dimanche de quasimodo* à
Friesenheim et tu t’es de nouveau bien amusée. Eh bien, j’ai
de nouveau fait défaut. Sinon ça aurait été encore mieux. Mais
ça ne fait rien car l’année prochaine nous serons à la maison
et alors nous nous amuserons de nouveau bien avec toi.
Je n’aurai probablement pas de permission car à ce qu’on dit
nous devons rester là pendant six mois et ensuite nous irons à
Fez pour une période de repos avant de retourner en campagne.
Espérons que ce ne soit pas le cas.
Nous campons ici depuis 4 jours et nous avons une grosse
chaleur. Il y avait là de grands combats pendant 3 ou 4 mois».
En 1927,
Léon Meyer rentre en France enfin libéré du service. Mais douze
ans plus tard, voilà une nouvelle guerre contre l’ennemi
héréditaire, son ancienne patrie. Au sein du 154e RIF, Léon se
retrouve sur la ligne Maginot dans des tranchées de béton
flambant neuves qu'on disait infranchissables:
« A 22h30 le soir du 13 l’ordre de départ
fut donné. Le 154e RIF quittait sans gloire et sans combat la
position qu’il occupait depuis le 25 août 1939. Après avoir
brûlé tous les documents, les trois bataillons se dirigèrent
vers le sud en ne laissant dans les casemates que de faibles
effectifs pour continuer à défendre la ligne Maginot. Le
capitaine Hubert qui commandait les casemates du 2e bataillon
(3e UEC) se sentait alors bien seul pour affronter les
divisions allemandes qui ne tarderaient pas à fondre sur lui:
« Le régiment avec ses troupes d’intervalle nous quitte dans
la soirée du 13 juin 1940. Il nous laisse avec la mission :
TENIR. Nous sommes seuls, un silence absolu, un manque de vie
nous émeuvent dans l’étroite vallée de Rothembach. La longue
garde qui depuis le 25.8.39 n’a cessé d’être vigilante,
surtout vers le « no man’s land » deviendra plus attentive sur
nos arrières et jusqu’à l’espoir suprême nous allons vivre
d’une angoisse faite à la fois de crainte et d’audace. »
L’histoire
de Léon Meyer est celle des derniers Allemands d’Alsace, ces
Alsaciens germanophones qui durent s’adapter bon gré mal gré au
retour de la France et faire face peu après au vent des
conquêtes qui secouèrent le Rhin…
